Sur les chemins avec les Raika

La thèse de Sandrine Prévot sur les Raika est publiée chez L'Harmattan

La thèse de Sandrine Prévot sur les Raika est publiée chez L’Harmattan

Ma lecture du moment me plonge dans le quotidien des Raika, éleveurs de moutons du Rajasthan. Il s’agit d’une thèse d’ethnologie rédigée par une Française, Sandrine Prévot, qui a longuement séjourné chez les Raika et les a même accompagnés lors d’une phase de nomadisation dans les États voisins du Rajasthan. Les Raika ne sont en effet pas de « purs » nomades mais vivent dans des villages fixes au Rajasthan et ne partent sur les chemins que parce qu’ils y sont contraints par la raréfaction des pâturages et la multiplication des périodes de sécheresse.

La thèse de Sandrine Prévot a été publié en 2010 mais les informations qu’elle a recueillies remontent au début des années 2000. J’imagine que le mode de vie des Raika a subi depuis lors de nouvelles modifications. L’un des intérêts de son travail  consiste en effet à mettre en lumière comment la modernisation rapide de l’Inde influe sur les Raika, que l’on pourrait avoir tendance, en tant qu’Occidental, à considérer comme une incarnation de « l’Inde éternelle » des campagnes, vivant loin des remous de la mondialisation. La chercheuse explique au contraire que si leur organisation sociale est relativement stable, leur mode de vie a énormément évolué depuis 20 ou 30 ans.

Le livre fait découvrir la vie très frugale des Raika, levés avec le soleil, couchés vers 21h, nourris presque exclusivement de galettes accompagnées d’un peu de sauce pimentée et de yaourt confectionné à partir du lait de leurs bêtes. Les hommes ne s’autorisent qu’un peu d’opium, synonyme d’hospitalité, de temps en temps. Vivant pour et par leurs animaux, moutons et dromadaires, ils ne peuvent s’accorder le moindre jour de congé ou de repos.

Pendant les phases de nomadisation, les Raika se déplacent en caravanes, chargeant quelques affaires et parfois les enfants les plus jeunes sur leurs dromadaires. La majorité des femmes reste au village pendant que les hommes partent avec les troupeaux de moutons à la recherche de pâturages, pendant de longs mois.

Sandrine Prévot montre comment ce mode de vie semi-nomade permet d’avoir des troupeaux plus importants et de produire plus de laine et de viande qu’un élevage sédentaire. Il fournit ainsi une réponse à une tendance qui va de paire avec  la modernisation de l’Inde : l’augmentation de la demande de viande, liée à l’évolution des modes de vie et à l’augmentation de la population musulmane en Inde. Mais en même temps – et c’est là tout le paradoxe de la situation des Raika – ce mode de vie de plus en plus nomade tend à les « tribaliser ». Leur activité est indispensable à la vie urbaine moderne mais les maintient à sa marge, loin de la société de consommation.

En outre, les phases de vie nomade exposent les Raika à de nombreux dangers. Dans l’État du Madhya Pradesh, ils craignent particulièrement les « dacoïts« , ces bandits qui viennent parfois les rançonner. Plus généralement, ils doivent faire face à la colère de certains fermiers qui ne souhaitent pas voir les troupeaux s’installer sur leurs terres (alors que d’autres sont prêts à payer pour bénéficier du fumier des animaux). Les taxes à payer pour passer d’un État de la fédération à l’autre constitue un autre problème récurrent, de même que la corruption des policiers. L’eau des points d’eau est aussi de plus en plus souvent contaminée par des pesticides.

Face à toutes ces difficultés, les Raika peuvent compter sur la très forte solidarité qui existe au sein de leur caste. Cette solidarité se manifeste à travers leur système d’alliance particulier. Les mariages des Raika se font par un système d’échange de filles entre deux familles. Ces échanges permettent de mettre les familles à égalité, puisqu’il n’y a pas une famille « donneuse » et une famille « receveuse ». Les mariages sont conclus bien avant que les intéressés aient l’âge de se marier réellement, et parfois même avant leur naissance, par leurs grands-parents. Une tradition contraire à la loi, puisque les mariages d’enfants sont prohibés en Inde depuis 1929.

Sandrine Prévot explique comment cet système matrimonial, qui se trouve au cœur de l’organisation sociale des Raika, est aujourd’hui remis en cause par un certain nombre de membres de la communauté partis s’installer dans les villes. Ils y accèdent à une certaine aisance matérielle et à un niveau de confort bien différent de celui des villages et rechignent à respecter des engagements matrimoniaux conclus des années plus tôt avec des familles de villageois. L’accès d’un nombre croissant d’enfants (surtout les garçons) à l’éducation les conduit aussi à se détourner du pastoralisme.

Ma rencontre avec les Raika, par l’intermédiaire de l’ONG LPPS, sera nécessairement moins profonde que celle de Sandrine Prévot, car beaucoup plus brève. Mais grâce à son livre, je cerne beaucoup mieux les forces contradictoires dans lesquels ces pasteurs du nord-ouest de l’Inde sont pris. Une lecture à conseiller à tous ceux qui s’intéressent (de façon détaillée, car il s’agit tout de même d’une thèse !) au Rajasthan, au pastoralisme ou encore à l’évolution des campagnes indiennes.

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6 réflexions sur “Sur les chemins avec les Raika

  1. C’est un article bien fait et vous avez traité des questions complèxes de progrès et ces effets avec nuance. Merci!

  2. Le yaourt de dromadaire, c’est un début, mais le fromage? la tomme de dromadaire va-t-telle envahir les marchés sikhs?!

  3. bonne question, cher lecteur ! Si j’ai bien compris ce qu’écrit Sandrine Prévot, le lait de dromadaire ne permet pas de faire de fromage, car il ne « caille » pas. Il faudra donc te contenter de fromage de vache ou de bufflonne lors de ton séjour !

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