Les peuples premiers sont-ils « premiers » ?

 

Brochette d'enfants

Enfants photographiés en 2007 au Madhya Pradesh

Comme avant chacun de mes voyages, bien avant de monter dans  l’avion, je me jette dans des centaines de pages imprimées pour préparer mon séjour. Je ne fais pas partie de cette catégorie de voyageurs -pour qui j’ai une admiration certaine- qui aiment arriver vierges de toute lecture, de toute connaissance, dans un pays. Je suis plutôt du genre boulimique de lecture !

Succédant au livre de Sandrine Prévot sur les Raïka, ma dernière lecture en lien avec le « projet Prakash » est un petit essai de Catherine Clément intitulé Qu’est-ce qu’un peuple premier ?.

Un titre qui a retenu mon attention car trois des populations (sur quatre) que je vais rencontrer au cours de mon séjour en Inde sont des adivasi, un mot qui signifie « les premiers habitants« . Il désigne ces Indiens dont l’on dit, schématiquement, qu’ils étaient « déjà là » quand les populations aryennes se sont installées en Inde. On les appelle aussi parfois « les tribus », ou les aborigènes de l’Inde.

Or, d’emblée, dans ce livre, Catherine Clément questionne les mots qu’elle utilise. Des « peuples premiers », mais premiers par rapport à quoi, à qui ?

« Depuis près de cinquante ans, si ce n’est davantage,les ethnologues affirment qu’aucun peuple au monde n’était là « en premier ». Il n’y a pas de peuple premier. Tous sont des migrants qui en découvrirent d’autres« , écrit-elle.

Et aussi : » Premier ne signifie rien. Premier veut dire le rêve inaccessible d’un peuple à qui rien n’arriverait« .

Catherine Clément cite l’exemple des Dogon du Mali, considérés par les Français, dans les années 1930, comme l’archétype du peuple premier et étudié comme tel, mais qui se sont eux-mêmes installés au XIIe siècle sur les terres d’une autre ethnie, les Tellem, et l’ont détruite pour prendre sa place. Les peuples dits premiers sont donc toujours des « deuxièmes » par rapport à d’autres peuples.

L’expression a donc ses limites mais Catherine Clément exclut tout autant de parler de peuple « anhistorique », « sans écriture », d' »indigènes », d' »autochtones » ou de « primitifs ». Face à tous ces termes réducteurs, faux ou connotés, ce serait presque pour le terme « sauvage » qu’elle aurait le plus de sympathie !

Ce débat terminologique, qui n’est pas aussi abstrait qu’il peut y paraître, m’a intéressée car je jongle moi-même sans cesse entre différents terme pour parler des groupes de population que je vais rencontrer au cours de mon séjour. Ethnies, adivasi, « tribus répertoriées« , comme les appelle l’administration indienne ?

Cette même administration a inventé le sigle de PVTG (particulartly vulnerable tribal group) pour désigner ceux qui, parmi les « peuples premiers » de l’Inde sont les plus fragiles d’un point de vue socio-culturel. Dans les régions occupées par ces populations, les étrangers ne sont pas autorisés à rester pour la nuit ou à pénétrer dans des maisons particulières et prendre les gens en photo est interdit. L’Orissa, où je vais me rendre en octobre, compte un certain nombre de PVTG. Le développement d’un « tourisme tribal« , pas toujours respectueux des populations, dans cette région à la grande diversité ethnique constitue probablement une des raisons de la création de la catégorie administrative de PVTG.

Mais revenons à Catherine Clément. Après avoir longuement disserté sur l’impuissance des mots à cerner l’essence des « premières nations »,  elle cherche s’il existe des traits qu’elles partagent. Elle rejette l’idée, avancée par certains ethnologues dans le passé, que les peuples premiers vivent dans une situation de guerre permanente en raison de l’absence d’Etat, mais souligne qu’ils ont en commun une certaine conception de l’homme, non pas au-dessus mais au milieu de la nature. L’être humain est un être vivant, « une espèce parmi d’autres espèces, avec le devoir de les protéger toutes et le droit de vivre avec elles sous condition de ne pas les faire disparaître« . Nombre d’entre eux partagent également la même vision de la mort, opposée à celle des sociétés occidentales mais proche de celle des stoïciens et des hindous et bouddhistes.

Pour le mettre en lumière, Catherine Clément jongle avec les exemples puisés aussi bien chez les Amérindiens que les Africains. Cette passionnée de mythologie entrecroise les histoires pour en dégager les thèmes récurrents.

Une lecture stimulante, qui pose au moins autant de questions qu’elle ne donne de réponses et qui donne envie de se replonger dans une multitude de textes, de Rousseau à Freud et Lévi-Strauss. Je sens que je vais encore emporter trop de livres pour mon prochain voyage !

 

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2 réflexions sur “Les peuples premiers sont-ils « premiers » ?

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