Voyager seule en Inde : inconscient ou pas ?

Voilà un certain temps que j’hésite à me lancer dans un article sur le thème du voyage solitaire au féminin en Inde. Je me sentais assez mal à l’aise pour écrire sur ce sujet, je me demandais s’il n’y avait pas une certaine indécence à l’aborder alors que les violences dont sont victimes les touristes femmes en Inde sont numériquement si limitées par rapport à celles qui touchent les Indiennes.

Mais depuis quelque temps, quand je dis que je vais partir seule en Inde pendant deux mois, on me demande quasi-systématiquement : « Et tu n’as pas peur ? ». Il y a quelques années, j’aurais répondu sans hésiter que non, je n’ai pas peur, que l’Inde est un pays où une femme seule peut voyager sans crainte. Aujourd’hui, bien que je sois consciente de l’effet « coup de projecteur » des médias sur un phénomène qui existe depuis toujours, ma réponse est plus nuancée.

A côté des viols collectifs de femmes indiennes qui ont fait la une des médias du monde entier, plusieurs faits-divers touchant des voyageuses étrangères ont en effet marqué les esprits dernièrement : une touriste danoise violée à Paharganj, le quartier des routards de Delhi, une Suisse qui voyageait pourtant avec son mari victime d’un viol collectif… Même si aucun voyage n’est exempt de risque et que des viols ont lieu dans tous les pays du monde, ça donne à réfléchir…

Les éléments qui suivent ne sont rien d’autre qu’un reflet de mon expérience de voyageuse en Inde et n’ont aucunement valeur de vérité générale.

Le Taj Mahal vu depuis mon hôtel à Agra, en 2007

Le Taj Mahal vu depuis mon hôtel à Agra, en 2007

Sur mes six séjours en Inde (dont un séjour d’un an et d’autres qui ont duré plusieurs mois), au cours desquels je voyageais souvent seule, il ne m’est jamais rien arrivé de grave. J’ai pourtant pris des trains et des bus de nuit seule et parcouru des régions peu touristiques, comme le Bihar. J’ai souvent eu l’impression que le fait d’être une femme seule suscitait la curiosité de voyageurs bienveillants (généralement des familles), qui me prenaient sous leur aile, me demandaient où j’allais, me prévenaient quand arrivait la gare où je devais descendre du train. Être seule facilitait les rencontres.

Néanmoins, je me suis retrouvée plusieurs fois dans des situations inconfortables. Elles étaient souvent liées à l’image faussée de la femme occidentale qu’ont certains Indiens. Ils s’imaginent, à force de voir des clips de Britney Spears ou Miley Cyrus, qu’avec elles, c’est tout le temps « opération portes ouvertes » ! L’Inde est aussi un pays aux mœurs conservatrices où les contacts entre jeunes gens et jeunes filles sont très limités, voire impossibles, avant le mariage, et où le système du mariage arrangé oblige les hommes à attendre le bon vouloir de leurs parents pour prendre femme, ce qui induit une grande frustration sexuelle.

A titre d’exemple, il m’est arrivé dans une grande ville d’Inde du sud d’être abordée par un jeune homme, anglophone et habillé à l’occidentale, qui m’a demandé à brûle pourpoint, sans s’enquérir de mon nom ni chercher à engager la conversation, « do you want to have sex with me?« . Comme je répondais « No! Go away », il a répliqué « Don’t worry, I will take all the expenses! », comme si c’était le prix de la chambre d’hôtel qui posait problème ! J’ai longtemps regretté de ne pas l’avoir giflé, moi qui n’ai jamais giflé personne ! Mais il aurait sans doute été plus judicieux d’essayer de lui expliquer que non, ce n’est pas comme ça que fonctionnent les femmes blanches. La plupart de mes amies qui ont voyagé seules en Inde ont connu ce type d’expérience.

Dans le même ordre d’idée, lors d’un voyage professionnel au cours duquel je bénéficiais d’une voiture avec chauffeur, le dit-chauffeur m’a demandé dès le premier jour, alors que nous devions en passer 40 ensemble, « do you like sex? ». Comme, déstabilisée par cette question imprévue, je la lui retournai (« What about you? »), il m’a répondu qu’il ne savait pas, car il n’avait jamais essayé. Il était le 3e ou 4e enfant d’une fratrie et, alors qu’il était âgé d’une bonne trentaine d’années, ses parents n’avaient pas encore commencé à lui chercher une épouse.

Ces deux exemples montrent que, même lorsque l’on ne subit aucune agression physique, il faut s’attendre à susciter un intérêt parfois mal placé. La culture indienne est très différente de la nôtre et pour beaucoup d’Indiens, il est inconcevable qu’une femme voyage seule (de surcroît à l’étranger), aille seule à l’hôtel ou au restaurant. Ils associent cette incroyable liberté de mouvement des femmes occidentales à la liberté sexuelle, ce qui n’est pas absurde mais se manifeste de façon parfois déplaisante pour la voyageuse !

Pour cette raison, il m’est arrivé à plusieurs reprises de recevoir un accueil incrédule quand je me présentais dans un hôtel et demandais une chambre. Le personnel allait immédiatement chercher le « manager », qui me demandait si j’étais vraiment seule, et pourquoi, et ceci et cela, avec un air suspicieux ! De la même façon, une femme seule dans un restaurant risque t’attirer tous les regards. Ces remarques ne concernent évidemment pas les zones touristiques, où les Indiens se sont habitués aux bizarreries des étrangers.

Faire l’objet d’une attention permanente est désagréable mais ne doit pas pour autant empêcher de vaquer à ses activités. Quelle attitude adopter pour minimiser les risques de rencontrer un problème plus grave ?

Cela n’arrêtera sans doute pas un agresseur déterminé, mais quand je voyage en Inde, j’adopte autant que possible des vêtements qui correspondent aux standards indiens de décence et de modestie. Je proscris les débardeurs, car le haut du bras et les aisselles sont considérés comme des parties érotiques du corps (regardez comme les blouses de sari sont serrées au niveau du bras !), les T-shirts moulants, les jupes courtes ou les shorts. Je porte la plupart du temps la salwar kameez, cet ensemble pantalon-tunique-écharpe que portent de nombreuses Indiennes, et même lorsque je porte un pantalon ou une jupe et un T-shirt, je drape une écharpe sur ma poitrine. De toute façon, avoir une écharpe sur soi est pratique, qu’il s’agisse de visiter un lieu de culte ou de se protéger du soleil. Vous pouvez me trouver plus royaliste que le roi, mais comme ça je me sens à l’aise aussi bien en ville que dans les campagnes reculées.

 

Avec une tunique et une écharpe, on passe partout, ou presque !

Avec une tunique et une écharpe, on passe partout, ou presque !

En salwar kameez dans la grande mosquée de Delhi, en 2007

En salwar kameez dans la grande mosquée de Delhi, en 2007

Ensuite, je m’arrange autant que possible pour ne pas arriver de nuit dans un endroit inconnu. Ce n’est pas toujours possible et si l’on doit vraiment arriver de nuit, mieux vaut se faire attendre par quelqu’un.  L’une des rares fois où j’ai vraiment eu l’impression de courir un risque pendant un voyage en Inde correspond à une arrivée en train à 3 heures du matin dans la grande ville de Bhopal, au Madhya Pradesh. Je n’en menais pas large au moment de monter dans un auto-rickshaw, au milieu d’une ville silencieuse, en plein cœur de la nuit !

Comme le soleil se couche brutalement vers 18h ou 18h30 toute l’année, il est impossible de ne pas sortir seule à la nuit tombée, mais dans ce cas, mieux vaut rester dans les artères animées et éviter les lieux où l’on sert de l’alcool. Ce n’est pas difficile car la plupart des restaurants ne servent pas une goutte d’alcool. J’évite aussi les hôtels qui comportent des bars : ce ne sont pas des lieux de séjour familiaux, les bars n’étant fréquentés que par les hommes (je ne parle pas des hôtels de luxe, que je ne fréquente pas).

Dans les trains de nuit, je réserve autant que possible la couchette du haut, qui permet de se trouver au-dessus de la mêlée.

Alors évidemment, tout cela n’empêche pas de tomber sur des personnes malintentionnées, le risque zéro n’existe pas. Et tout en respectant ces règles de bon sens élémentaire, il m’est arrivé de me comporter d’une façon qui serait jugée complétement irresponsable par beaucoup : en faisant du stop (une seule fois, et au Ladakh, qui n’est déjà plus tout à fait l’Inde !), en montant sur la moto d’un parfait inconnu qui proposait de me montrer un site… J’ai eu la chance que tout se passe toujours bien et essaie, tout en restant prudente, de ne pas tuer cette part d’imprévu et cette confiance envers les gens rencontrés qui font en bonne partie le charme des voyages.

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9 réflexions sur “Voyager seule en Inde : inconscient ou pas ?

  1. On me pose souvent cette question, et bien que j’ai toujours considéré l’Inde comme un pays relativement sûr, n’étant pas une femme, il m’est difficile de me mettre à la place d’une voyageuse.
    Les questions très « cache » sur le sexe ne sont pas toujours dans le but d’espérer coucher ensuite je pense. On m’en pose également très souvent, si je fais ça ou ça avec les filles … etc. C’est en effet surtout le fruit d’une très grande méconnaissance du sujet. Et ça associé avec le côté un peu « sans gêne » amène à des situations incongrues. Évidemment, c’est beaucoup plus simple à gérer pour un homme que pour une femme, car le quiproquo n’a pas lieu d’être pour un homme.

  2. Merci pour le commentaire ! Je suis d’accord avec toi Laurent, sur le fait que question ne va pas forcément de paire avec projet de passer à l’acte. Dans le cas du chauffeur dont je parle, la suite des éléments a toutefois montré qu’il espérait une évolution de nos rapports !

    • Ah oui, j’ai peut-être été un peu rapide dans mon commentaire. Que la question ne soit pas non plus toujours « anodine » est on ne peut plus vrai (enfin bon, forcément, étant un homme, ça me concerne moins !). Enfin comment souvent, rien n’est tout noir ni tout blanc, la réalité est quelque part entre les deux.

  3. Pingback: Le guide du voyageur solitaire | Stendhal Syndrome

    • Bonjour ! Je viens de lire ton post. Je pars moi aussi en Inde en janvier et ce sera mon premier voyage seule.. Je commence à me poser des questions sur ce voyage.. Ou vas tu de ton côté ? Pour ma part trivandrum jusqu’à Goa 🙂 j’ai hâte mais j’appréhende aussi !

      • bonjour Charlotte. Beau voyage en perspective ! De mon côté, j’aime justement beaucoup le sud : Kerala et Tamil Nadu, mais aussi le moins connu Karnataka. Je ne suis pas allée à Goa depuis dix ans et ne sais pas vraiment dans quelle mesure le tourisme de masse a aussi envahi les plages du sud de l’Etat, qui restaient assez sauvages à l’époque. Profites-en bien en tout cas.

      • Bienvenue au club Charlotte Moi j’arrive à Bombay le 11 janvier pour 5 mois, je fais toute la pointe sud jusqu’à Pondichery. Je crois que c’est normal d’avoir peur, on ne sait pas vraiment avant d’y être. Tu y restes combien de temps ?

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