Au pays des hommes en blanc et des femmes en noir

Ma « porte d’entrée » au Gujarat, dans la région du Kutch, s’appelle Judy Frater. Cette petite femme au chignon brun imposant, à peine strié de quelques rares fils argentés, et aux yeux clairs, vient au Guajart depuis plus de 40 ans et y vit depuis 25 ans. Elle parle couramment gujarati, marathi (la langue de Bombay) et hindi. Elle m’accueille à Adipur dans un beau sari aux motifs mauves, un bijou brillant au creux de sa narine gauche, comme sur le nez des Indiennes. (comme toujours, vous pouvez cliquer sur les photos pour les agrandir).

Judy Frater en plein examen de broderies

Judy Frater en plein examen de broderies

Judy a dédié sa vie à la valorisation du savoir-faire des artisans du Kutch. Après des années au sein de l’ONG Kala Raksha, elle vient de fonder une école qui enseigne les techniques du design et du « business » à des artisans de la région, 7 femmes et 5 hommes cette année. Aucun niveau scolaire minimum n’est exigé des étudiants mais ils doivent tous être d’authentiques artisans. Le projet est censé monter en puissance pour devenir une véritable université pour artisans.

Après une douche réparatrice après la nuit dans le train, Judy m’embarque pour un village rabari, la communauté de pasteurs que je suis venue rencontrer dans le Kutch. Il s’agit de Tunva Vanvh, un village dont elle me dit qu’elle le considérait il y a encore peu de temps comme un des plus beaux villages rabari. Mais voilà, un énorme bouleversement est intervenu récemment : deux immenses centrales électriques à charbon concurrentes se sont installées près du village, sur des terres que les Rabari utilisaient pour faire paître leurs bêtes, rachetées à prix d’or. La première est pourvue de quatre grandes cheminées, la seconde de deux. L’une appartient au groupe Tata.

En longeant en voiture la plus grande des deux centrales, nous voyons à quelques mètres de son enceinte des femmes en tenue traditionnelle porter sur leur tête de gros ballots d’herbe. Le contraste visuel est saisissant.

Cette gigantesuqe centrale électrique posée dans la campagne...

Une gigantesque centrale électrique posée dans la campagne…

Une des centrales électriques derrière une hutte rabari traditionnelle

Une des centrales électriques apparaît derrière une hutte rabari traditionnelle

Une des centrales derrière la temple hindou du village

Une des centrales derrière le temple hindou du village

Judy Frater m’explique que les villageois sont très inquiets pour l’avenir de leur communauté depuis l’installation des centrales. Leur mode de vie a déjà beaucoup changé ces dernières années : traditionnellement éleveurs de dromadaires et de moutons, ils sont aujourd’hui peu nombreux à posséder des dromadaires et beaucoup ont abandonné l’élevage. Par les passé, les fermiers payaient les Rabari pour que leurs troupeaux viennent paître sur leurs terres et les fertiliser, mais aujourd’hui les fermiers utilisent des engrais chimiques et ce sont les Rabari qui doivent payer les fermiers pour pouvoir faire brouter leurs bêtes dans leurs champs.

Nous arrivons dans le village aux heures les plus chaudes de la journée (il doit faire largement plus de 35 degrés). Nous passons devant de petits autels que les Rabari utilisent pour le culte des ancêtres. Beaucoup de villageois font la sieste sur des charpoys (lits de cordes) sous les arbres, dans les cours des maisons ou sur la place du village. Les hautes cheminées des centrales se dessinent dans le ciel derrière le bâtiment coloré du temple hindou, derrière le toit de chaume des maisons rondes traditionnelles, aujourd’hui abandonnées au profit de maisons plus modernes.

Judy et moi sommes chaleureusement accueillies. Les hommes sont vêtus de blanc, un turban sombre sur la tête, les femmes de noir. On dit qu’elles portent le deuil d’un roi du passé qui protégeait la communauté. Leurs hauts sont ouverts sur le côté, laissant voir un grand triangle de peau qui s’arrête juste sous les aisselles. Elles arborent de lourdes boucles d’oreilles qui tombent plus bas que leurs épaules. Ces bijoux leur sont offerts, comme une alliance, au moment de leur mariage. Le lobe de leurs oreilles est complètement distendu. On pourrait presque passer un poing à travers. Leurs bras et leurs pieds sont abondamment tatoués.

Cliquez sur les photos pour les agrandir.

Une des femmes présente à Judy ses derniers travaux de broderie. Un homme lui montre de grosses pelotes de laine de différentes teintes. Les femmes rabari ont réputées pour leurs talents de brodeuses. Elles fabriquent des tentures, saris, jupes et blouses multicolores, constellés de petits miroirs.

Ce Monsieur rabari montre à Judy des pelotes de laine qu'il a filées

Ce Monsieur rabari montre à Judy des pelotes de laine qu’il a filées

Un homme âgé à la moustache blanche bien fournie, Raja Bhai, me raconte, par l’intermédiaire de Judy, des histoires sur l’origine de la communauté. Des histoires où apparaît un vénérable ancêtre, Depadada, père de cinq fils, dont descendraient les habitants de Tunva Vanvh, où des voix et des doigts sortent mystérieusement de terre, où un saint musulman guérit la maladie de peau d’un Rabari, lui permettant de se marier.

Plus tard dans la journée, nous allons rencontrer Mongi, une jeune Rabari de 20 ans qui suit les cours de l’institut de Judy. Celle-ci me la présente comme une jeune femme talentueuse, une des rares de sa génération à avoir la volonté de garder vivantes les traditions de broderie de la communauté. Judy est contente qu’elle puisse suivre la formation cette année, car elle se mariera sûrement l’année prochaine, et ensuite elle dépendra du bon-vouloir de son mari et de sa belle-famille pour pouvoir continuer à broder. Mongi déploie pour nous de magnifiques tissus, faisant danser sous nos yeux les miroirs et les fils multicolores.

Mongi fière de montrer une de ses créations

Mongi fière de montrer une de ses créations

Chez les Rabari, les mariages étaient traditionnellement conclus dès l’enfance, mais Judy me dit que les parents attendent maintenant que les enfants aient au moins 10 ans pour les fiancer. Plus tard, un homme rabari nous dira même qu’ils attendent souvent les 16 ans de l’enfant. Et de nos jours, avec les téléphones portables et Facebook, on ne peut pas empêcher les jeunes fiancés d’avoir des contacts, ajoute-t-il.

La communauté rabari, comme bien d’autres en Inde, souffre d’un déficit de femmes. Selon Judy, certains hommes en sont réduits à « acheter » des femmes dans d’autres régions. Mais il arrive aussi que des jeunes femmes rabari se rebellent contre un mariage conclu pour elles des années plus tôt, car entre temps elles ont étudié et découvert de nouveaux horizons.

Publicités

7 réflexions sur “Au pays des hommes en blanc et des femmes en noir

    • Je n’ai pas acheté de broderies à proprement parler mais des sandales en cuir avec une petite bande brodée, un porte-feuille (dont j’avais besoin depuis des mois) et un DVD réalisé par Judy Frater. Par ailleurs, mon sac va avoir besoin d’un « zip-walla » à très court terme !

  1. Pingback: Les grands moments du « Prakash tour  | «Sur les pas de Prakash

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s