La nuit au village

De tous les moments passés au village avec les Raïka, j’ai sans conteste préféré celui où les troupeaux reviennent des pâturages, vers 18 heures. Des nuages de poussière gonflent sur les chemins, des bêlements retentissent dans toutes directions, puis les troupeaux apparaissent, chèvres et moutons mêlées, suivis par la tâche rouge de l’interminable turban qu’arborent les hommes raïka. Et soudain, au détour d’un sentier se présente le majestueux troupeau de dromadaires, à l’allure un peu dégingandé.

Les troupeaux rentrent à la maison

Les troupeaux rentrent au village

La famille dans laquelle je logeais possède une bonne vingtaine de dromadaires. Leur entrée dans la cour de la maison, précédés par les moutons, était un grand moment. En une seconde, la cour, entourée de barrières en branches, a semblé rétrécir.

Le père de famille, Ganmaram, a trait une femelle et m’a donné le lait encore chaud à boire. L’ONG LPPS, qui m’a mise en contact avec cette famille raïka, cherche justement à faire connaître les vertus du lait de chamelle, peu gras et hautement conseillé aux diabétiques et aux personnes intolérantes au lactose. LPPS fabrique même de la glace à base de lait de chamelle.

L'arrivée des troupeaux "à la maison"

L’arrivée des troupeaux « à la maison »

Ganmaram trait une chamelle

Ganmaram trait une chamelle

Les employés de LPPS m’ont expliqué que les Raïka, pour qui tuer un dromadaire représente un tabou, en sont parfois réduits, faute d’argent, à vendre des bêtes dans l’Etat voisin du Madhya Pradesh, où des bouchers musulmans les abattent pour envoyer la viande en Arabie Saoudite.

En valorisant le crottin du dromadaire, utilisé pour fabriquer du papier, sa laine (les bêtes sont tondues une fois par an, au moment de la fête de Holi, c’est-à-dire avant le début de l’été) et son lait, LPPS aide les Raïka à augmenter les revenus provenant de ces animaux d’une façon compatible avec leur philosophie.

La famille de Ganmaram possède une maison « en dur », qui compte deux pièces, mais au cours de mon séjour, je n’ai jamais vu personne entrer dans ces pièces. Toutes les activités se déroulent à l’air libre Un espace couvert mais ouvert qui entoure la cour est utilisé pour faire la cuisine, dans un petit four à bois. C’est aussi là que sont disposés les lits de cordes, les seuls meubles que compte la maison, avec un grand coffre métallique, avant la nuit. Nous avons ainsi tous dormi à quelques mètres des dromadaires, avec les soupirs des bêtes en fond sonore et une vue imprenable sur la lune et les étoiles. La maison a l’électricité, mais elle est peu utilisée : le soir, nous étions essentiellement éclairés par la lueur du petit feu. La vie suit le rythme du soleil ; à 21 heures, tout le monde était couché.

Le réveil des dromadaires

Le réveil des dromadaires

Le matin, ce sont les voix des hommes et celles de nombreux paons des environs qui m’ont réveillée, avant l’aube. Les dromadaires commençaient à s’éveiller eux aussi et s’étiraient dans la cour. A peine levée, Ganga s’est attelée à préparer des galettes pour tout le monde, notamment celles que son mari emporterait avec lui pour la journée. Un travail sans fin, les galettes constituant la base de tous les repas. Pendant ce temps, Gangaram et un de ses fils balayaient l’enclos des moutons et mettaient de côté les montagnes d’excréments. Je les ai ensuite aidés à administrer un médicament à chacun des quelque 100 moutons. Gangaram leur versait un liquide bleuâtre dans la bouche pendant que son plus jeune fils lui marquait l’arrière train d’une tâche rouge, semblable à du mercurochrome, pour ne pas les traiter deux fois.

J’aime la façon dont les Raïka vivent pour leurs bêtes et par leurs bêtes, et comprends mieux désormais la fierté qu’ils tirent de la possession de dromadaires, ces montagnes d’os et de muscles si bien adaptés à l’environnement du Rajasthan. Le village où j’ai séjourné se trouve à proximité des monts Aravelli, qui marquent en quelque sorte la frontière entre le désert du Thar, à l’ouest, et la partie plus fertile du Rajasthan, à l’est.

Travail des champs pour les femmes raïka

Travail des champs pour les femmes raïka

Du bois pour la cuisine

Du bois pour la cuisine

Pourtant, même dans cette zone relativement verte, les Raïka peinent de plus en plus pour trouver des pâturages pour leurs bêtes. LPPS se bat depuis des années pour que les troupeaux puissent continuer à accéder au parc national de Kumbalgarh, créé pour protéger le léopard. L’ONG argue que les chameaux ne détruisent pas les arbres car ils ne mangent que quelques feuilles sur chacun et que les moutons, en constituant des proies facile, évitent que les léopards ne doivent s’aventurer jusque dans les villages pour trouver de la nourriture. Les Raïka n’ont pas peur de se faire manger une bête de temps en temps par un léopard, ils acceptent cela comme un tribut normal à payer à la nature.

La tétée du petit (mais déjà si grand !) dromadaire

La tétée du petit (mais déjà si grand !) dromadaire

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8 réflexions sur “La nuit au village

  1. Encore un récit vivant et passionnant ! C’est un plaisir de te lire 🙂

    Une petite histoire :
    Dans le désert, un touriste décide de louer un dromadaire. Le loueur lui explique : « Pour le faire avancer au pas, vous dites « Ouf ». Pour le faire trotter, dites « Ouf ouf ». Pour le faire galoper, dites « Ouf ouf ouf ».
    L’homme monte sur le dromadaire, dit « Ouf ouf ouf », et l’animal s’élance au galop sur plusieurs kilomètres. Soudain… un précipice, au loin ! L’homme panique, il ne sait pas comment arrêter le dromadaire ! Que faire ?!
    Mais… incroyable ! Le dromadaire s’arrête de lui-même, juste au bord du précipice ! Miraaaaacle !
    Le touriste, soulagé, s’écrie alors : « Ouf ! »

  2. Question de vocabulaire :
    un chameau, une chamelle, soit.
    mais un dromadaire, une chamelle?!? tu veux faire des bestioles à 1 bosse et demi? j’appelle aussitôt l’académie pour ajouter le mot dromadelle.

  3. Pingback: Du côté de chez Tagore, dans un village santal | Sur les pas de Prakash

  4. Pingback: Les grands moments du « Prakash tour  | «Sur les pas de Prakash

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