Du côté de chez Tagore, dans un village santal

Une "rue" du village de Bishnubati, au bengale occidental

Une « rue » du village santal de Bishnubati, au Bengale occidental

Après mon séjour très réussi à Bhubaneshwar, un trajet d’une dizaine d’heures de train m’a permis de gagner le Bengale occidental, l’Etat dont Calcutta est la capitale. Objectif : rencontrer la communauté santale, un des groupes tribaux les plus importants numériquement en Inde. Les Santals sont présents à la fois au Bengale occidental, dans le nord de l’Orissa, au Jharkhand, en Assam et même au Bangladesh.

Je suis descendue du train en gare de Bolpur-Shantiniketan. Shantiniketan est un centre intellectuel majeur. En 1901, le poète Tagore y créa une école qui devint progressivement une université. Aujourd’hui, elle attire des étudiants de toute l’Inde et de l’étranger. Mais avant d’aller découvrir ce lieu où bouillonne la matière grise, je me suis enfoncée pour quelques jours dans les campagnes bengalies.

Mon point de chute est un petit village santal aux rues en terre, aux maisons aux toits de chaume. Les rues débordent d’animaux : des vaches, des buffles, des chèvres, des moutons, des poules, des canards, quelques cochons et des chiens y cohabitent.

Les Santals sont connus pour leur sens de la propreté et en effet les rues du village sont très nettes, parfaitement balayées. Des bouses de vaches transformées en galettes, qui serviront de combustible, sèchent sur le tronc des arbres et sur les murs des maisons.

La famille qui me loge n’est pas santale, contrairement à la quasi-totalité des habitants du village. Elle appartient à une caste de forgerons. Elle habite une maison « en dur », avec un étage, à l’extrémité du village de Bishnubati. Mes conditions d’hébergement sont beaucoup moins spartiates que chez les Raïka : il y a l’eau courante, des toilettes, une salle-de-bains, un lit avec moustiquaire. Le grand luxe ! Mais surtout, Sanyasi Lohar et sa famille me réservent un accueil d’une gentillesse incroyable. Artiste peintre et responsable d’une petite ONG, il vit avec sa mère, sa femme et son fils de 6 ans.

Il émane une joie de vivre certaine des villageois de Bishnubati. Des enfants juchés sur des vélos quatre fois trop grands pour eux passent à toute vitesse entre les maisons, d’autres jouent avec des sortes de billes noires, un petit garçon court en brandissant un cerf-volant en papier. Des hommes discutent devant les maisons. Une femme enduit le mur extérieur de sa maison de bouse de vache. La plupart des maisons sont joliment peintes, avec des bandes bleues, blanches et ocres, ou des frises multicolores.

Les Santals sont réputés pour leur riche culture orale. Leur langue ne disposait pas d’écriture jusqu’à 1920, date d’une première transcription du santali. Boro Baski, le responsable d’une ONG qui a organisé mon séjour chez les Santals, m’explique qu’ils n’ont pas l’esprit de compétition et ne font donc pas de bons businessmen. La plupart d’entre eux possèdent peu ou pas de terre et travaillent comme ouvriers agricoles pour des propriétaires terriens. Ils ont des besoins limités et se satisfont d’une vie simple au village, dans laquelle la cohésion de la communauté joue un grand rôle. (Cliquez sur les photos pour les agrandir)

Cette cohésion est censée être assurée par cinq hommes, qui occupent dans chaque village des fonctions allant de chef du village à prêtre. Quand un problème apparait dans le village, il est soumis à ce groupe d’hommes, qui peut appeler tous les habitants du village à se rassembler au centre du village. Les décisions sont prises par consensus et validées par le chef du village.

Boro m’explique que le gouvernement du Bengale occidental a cherché à renforcer les conseils municipaux élus dans ces villages, mais lui semble persuadé que le système traditionnel est meilleur. Dans les faits, les deux systèmes cohabitent.

Je ne peux pas m’empêcher de penser à cette histoire qui a fait les gros titres des journaux indiens il y a quelques mois, quand une jeune fille santale a été violée par les hommes de son village, parce qu’elle entretenait une relation avec un garçon musulman. Cela s’est déroulé seulement à une quinzaine de kilomètres de Bishnubati. Boro ne croit pas que ce soit le conseil du village qui ait ordonné le viol, il pense que des jeunes hommes du village ont agi de leur propre initiative.

A Bishnubati, on m’explique que les Santals sont assez libéraux en comparaison de la majorité des Indiens. Les femmes peuvent parler librement à d’autres hommes que leur mari, même en l’absence de celui-ci. La séparation d’un couple et le remariage des femmes ne sont pas stigmatisés par la communauté. En revanche, une femme santale qui épouse un non-Santal commet une offense grave et devra quitter le village. Les avis divergent toutefois sur la question : certaines familles me disent que c’était vrai il y a 20 ans, beaucoup moins aujourd’hui.

Lorsque deux familles souhaitent marier leurs enfants, les chefs et prêtres des deux villages se rencontrent pour décider si le mariage peut avoir lieu. Le mariage est l’alliance de deux familles, de deux villages, bien plus que de deux individus. Contrairement aux pratiques matrimoniales des hindous, aucune dote n’est versée par la famille de la jeune fille. Pendant la cérémonie, la femme est assise dans un grand panier, son fiancé sur les épaules du mari de la sœur de son père.

Un homme et une femme peuvent aussi simplement décider de vivre ensemble et remettre une certaine quantité de « rice beer » aux responsables du village, une méthode pratique pour les plus pauvres car peu coûteuse ! Si un homme veut épouser une femme d’un clan supérieur au sien, il peut pratiquer le mariage par enlèvement. Au détour d’un chemin, il applique par surprise la marque vermillon sur le front de la femme convoitée. Si celle-ci n’est pas d’accord, ce sera au conseil du village de décider de l’avenir de leur union. Mais selon Boro Baski, cette pratique n’a plus vraiment cours aujourd’hui (c’était encore le cas pour la génération de ses parents).

Bien qu’ils célèbrent certaines fêtes hindoues très importantes au Bengale occidental, comme Durga Puja (la fête de la déesse Durga), les Santals gardent leur propre religion. « Les hindous vénèrent des idoles, nous, nous vénérons la nature », résume Boro. Les Santals n’ont pas d’interdits alimentaires. J’ai vu dans le village des hommes occupés à chasser les souris, qui finissent dans leur assiette. Ils disposent de systèmes de pièges élaborés pour attraper les poissons, les oiseaux et les rongeurs.

Campagnes bengalies

Campagnes bengalies

 

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2 réflexions sur “Du côté de chez Tagore, dans un village santal

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