Le Chettinad, un rêve éveillé

Vue sur un village du Chettinad depuis un temple de Murugan

Vue sur un village du Chettinad depuis un temple de Murugan

Une fois bouclé le « Prakash-tour », j’ai pris quelques jours pour simplement profiter du Sud de l’Inde sans rendre visite à aucune tribu aux mœurs matrimoniales originales ou aux traditions orales bien vivaces.

Mes pas m’ont emmenée entre autres dans la région du Chettinad, une partie rurale du Tamil Nadu à côté de laquelle le visiteur risque de passer s’il se contente de voyager de ville en ville. Ce serait fort dommage car les minuscules villages du Chettinad renferment des milliers de palais (entre 11.000 et 15.000, aussi énorme que cela puisse paraître !) tous plus grandioses les uns que les autres.

Le Chettinad est la terre des Chettiars, une caste de marchands qui a fait fortune au XIXe siècle en commerçant en Asie du Sud-Est. Les familles ont affiché leur réussite en faisant construire d’immenses maisons, utilisant les matériaux les plus fastueux, du bois de teck de Birmanie au marbre d’Italie.

Cliquez sur les photos pour les agrandir. (Ce ciel gris ne rend pas justice aux couleurs vives des maisons !).

L’âge d’or des Chettiars a pris fin avec la Seconde Guerre mondiale. Leurs affaires ont périclité et la jeune génération a quitté la région du Chettinad pour chercher du travail dans les grandes villes indiennes et à l’étranger. Le silence s’est installé dans les cours de maisons devenues trop grandes, qui ne s’animaient plus que lors de rares fêtes de famille, quand elles n’étaient pas laissées complètement à l’abandon.

Mais depuis quelques années, certaines de ces demeures ont été transformées en hôtels pleins de charme, souvent encore décorés des photos en noir et blanc et des portraits des familles Chettiars qui les ont fait construire. C’est le cas de Saratha Vilas, un hôtel ouvert par deux Français férus d’architecture, dans le village de Kothamangalam (voir photo ci-dessus).

D’autres maisons sont ouvertes à la visite. Moyennant quelques roupies, le curieux peut traverser une immense véranda, entrer dans une première pièce aux dimensions de salle de bal, puis dans une cour entourée de colonnes, puis dans une autre cour tout aussi somptueuse. Derrière chaque porte, l’émerveillement est au rendez-vous.

La région est d’autant plus agréable à visiter que les villages du Chettinad sont petits et se parcourent facilement à pied. On flâne entre les grandes demeures, en humant le parfum d’une époque disparue. Pas de pollution, presque pas de klaxons : un répit bienvenu au milieu du chaos indien ! Le contraste entre le calme des villages et le faste des maisons est saisissant. Certains hôtels proposent des carrioles tirées par des bœufs, pour se plonger paisiblement dans cette atmosphère surannée.

Une simple mais jolie maison tamoule au milieu des palais !

Une simple mais jolie maison tamoule au milieu des palais !

Les rues des villages sont bordées de dizaines de palais

Les rues des villages sont bordées de dizaines de palais

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Rhino y es-tu ?

Jeudi 13 novembre, 4 heures du matin. C’est le bruit de la pluie qui me réveille. Je commence par me demander si ce n’est pas le bruit du ventilateur ou simplement mon voisin de chambre qui prend sa douche. Je voudrais le croire, mais non, pas de doute, il pleut des cordes.

Mon réveil était programmé pour 4h15. A 5 heures, je dois monter sur un éléphant pour partir à la rencontre des rhinocéros unicornes du parc national de Kaziranga, dans l’Assam (nord-est de l’Inde).

Avec plus de 2.000 rhinocéros unicornes, le parc regroupe une très large proportion des spécimens de cette espèce menacée. Il abrite aussi des buffles, différentes sortes de daims et des tigres. Mais avec ces trombes d’eau, le programme semble compromis.

Heureusement, peu avant 5 heures, la pluie a le bon goût de cesser et je peux monter, en compagnie d’un Allemand et d’un Israélien, sans compter le « mahout », sur le dos d’un sympathique éléphant, dans la lumière grise du petit matin. Nous ne sommes pas seuls à pénétrer dans les hautes herbes du parc. Une dizaine d’éléphants chargés de touristes constitue un véritable convoi. Certains éléphants sont suivis de leur petit, qui slalome entre les adultes.

Cliquez sur les photos pour les agrandir.

La première rencontre de taille ne se fait pas attendre. Un rhinocéros prend son bain dans une flaque de boue. Il reste placide malgré le cercle d’éléphants qui se forme autour de lui. Plus loin, dans une zone moins touffue, des dizaines de daims paissent en compagnie d’aigrettes. Des buffles aux cornes impressionnantes, plus farouches que les rhinocéros, se déplacent dans les hautes herbes, gardant leurs distances avec les éléphants.

L’air est encore chargé d’humidité, les pieds des éléphants s’enfoncent profondément dans la boue à chaque pas, les différentes teintes de vert du paysage émergent progressivement de la nuit. Un beau moment malgré le grand nombre d’éléphants et de touristes.

Un daim du parc de Kaziranga

Un daim du parc de Kaziranga

La journée continue avec un autre « safari », en jeep cette fois-ci. Contre toute attente, il donne plus l’impression que l’heure passée à dos d’éléphant de s’enfoncer au cœur du parc, sans déranger les animaux. Nous observons d’innombrables oiseaux, pélicans, cigognes, grues, aigrettes, petits rapaces… Aucun tigre ne montre le bout de ses moustaches, mais les buffles, rhinocéros et daims sont à nouveau au rendez-vous.

Le rhino menaçant

Un rhino menaçant !

La route est bloquée...

La route est bloquée…

Le meilleur moment est évidemment celui où un rhinocéros décide brusquement de charger la jeep et où tous ses occupants crient en même temps au chauffeur « go, go, go ! ». Heureusement, ce n’était que de l’esbroufe et l’énorme masse grise s’arrête après quelques mètres. Notre chauffeur nous explique qu’un rhinocéros peut se déplacer à 60 km à l’heure.

Pouvoir observer d’aussi près cet animal qui semble tout droit sorti de la préhistoire, avec son épaisse carapace, vaut vraiment le déplacement jusqu’à Kaziranga.

 

Guwahati, porte d’entrée du « Far East » indien

Silhouette

Silhouette sur les rives du Brahmapoutre

Guwahati m’a séduite par surprise. Je ne m’attendais pas du tout à tomber sous le charme de la capitale de l’Assam, que je considérais juste comme un point d’entrée dans l’extrême nord-est de l’Inde, cette excroissance qui s’étend entre le Bhoutan, le Bangladesh et la Birmanie.

Dès le matin, la journée a bien commencé. Mon vol Calcutta-Guwahati a atterri à l’heure sous un grand ciel bleu et le commandant de bord a annoncé une agréable température extérieure de 29 degrés, à 11h du matin.

En gagnant le centre-ville en taxi, j’ai pu contempler les collines boisées qui entourent la ville. Elles n’empêchent pas Guwahati de réserver l’accueil habituel des grandes cités indiennes aux visiteurs, entre constructions en béton disgracieuses, circulation intense et bruits de klaxons.

J’ai passé le début de l’après-midi à visiter le musée régional, dont les collections de sculptures, de manuscrits anciens et de bronzes sont très belles mais dont la section réservée à l’ethnologie et aux modes de vie des « tribus » de la région s’avère décevante : des vitrines poussiéreuses et des cartons explicatifs installés si loin dans l’ombre qu’ils sont impossibles à déchiffrer ! En outre, elle ne traitait que des populations de l’Assam, pas de celles du Meghalaya voisin, alors que j’espérais trouver des objets appartenant aux Khasi, la communauté dans laquelle je vais séjourner cette semaine. Rien à voir avec le passionnant musée tribal de Bhubaneshwar, où j’aurais pu passer une journée entière.

La bonne surprise de la journée se trouvait plus loin, sur les rives du majestueux Brahmapoutre. Je ne sais pas pourquoi, je m’attendais à trouver un fleuve tumultueux, aux eaux boueuses. Je suis au contraire tombée en arrêt devant une belle étendue aux nuances bleu pâle, calme comme un lac. Le fleuve est très large et parsemé d’îles. Des canots étroits et de petites embarcations à voile y naviguent.

Une très agréable promenade ombragée est aménagée le long du fleuve. En ce dimanche, c’était le lieu de rendez-vous de nombreux jeunes couples, parfois enlacés, ce qui est suffisamment rare en Inde pour être souligné ! Les rives sablonneuses du fleuve étaient quant à elles le territoire des pêcheurs.

J’ai marché pendant une heure le long du fleuve et pris plus de 80 photos, ce qui donne une idée de la beauté des jeux de lumière sur l’eau ! Dès 16h30, la nuit s’annonçait et le ciel commençait à rosir.

Seul bémol, le fond sonore, composé des croassements des innombrables corneilles, qui apportaient une touche macabre à ce décor bucolique !

Cliquez sur les photos pour les agrandir.

 

Bhuj ou le romantisme des ruines

Je me trouve maintenant à Bhuj, la capitale du Kutch (sous-région de l’Etat du Gujarat, pour ceux qui n’ont pas suivi). Bhuj est une très belle ville mais a été ravagé en 2001 par un tremblement de terre qui a fait de nombreuses victimes. Ses somptueux palais sont aujourd’hui en partie fermés, en attente d’une hypothétique réparation. J’avais déjà visité la ville en 2008, lorsque je mettais à jour le guide Petit Futé sur l’Inde du Nord et il ne me semble pas que les réparations aient beaucoup avancé depuis 6 ans.

Malgré les stigmates du séisme, la ville reste très intéressante et agréable. Tout en sachant quel drame il a représenté, je n’ai pas pu m’empêcher de trouver un charme romantique aux palais en ruines, envahis par les plantes.

Pour moi, Bhuj constitue surtout une excellente base pour aller visiter les village des environs.

Les panneaux indiens en anglais : mon grand amour ! Celui-là a été écrit par quelqu'un qui aime les "which"!

Les panneaux indiens en anglais : mon grand amour ! Celui-là a été écrit par quelqu’un qui aime les « which »!

 

Le palais de Bhuj a beaucoup souffert du tremblement de terre de 2001

Le palais de Bhuj a beaucoup souffert du tremblement de terre de 2001

Ce palais en ruines me donne envie de prendre des photos en noir et blanc !

Ce palais en ruines me donne envie de prendre des photos en noir et blanc !

La lune, les oiseaux, le palais

La lune, les oiseaux, le palais

Des pans de murs envahis par les plantes

Des pans de murs envahis par les plantes

 

La ville est construite autour d’un joli plan d’eau. Vendredi soir, quand je suis arrivée à Bhuj, de très nombreuses femmes venaient y puiser de l’eau et y faire une offrande, à l’occasion d’une fête hindoue.

Sur les bords du lac

Sur les bords du lac

Au bord du lac de Bhuj

Au bord du lac de Bhuj

Au bord du lac de Bhuj

Au bord du lac de Bhuj

Cherchez le héron

Cherchez le héron

Le plan d'eau vue depuis un parc

Le plan d’eau vue depuis un parc

Au Gujarat, j’apprécie aussi la cuisine locale, souvent intégralement végétarienne (on est sur la terre des jaïns, qui respectent toute forme de vie) et moins huileuse que dans d’autres régions du pays.
Voilà un exemple de délicieux « thali » (repas complet servi dans une assiette ronde en métal) du Gujarat, servi à volonté.

Délicieux thali gujarati

Délicieux thali gujarati

21 heures en « sleeper class »

Un petit Prakash dans le train !

Un petit Prakash dans le train !

Vingt-quatre heures après mon arrivée en Inde, me voilà embarquée dans le premier d’une longue série de trajets en train de mon séjour : 21 heures de voyage pour rallier depuis Delhi la ville d’Adipur, au Gujarat. Et plus précisément dans la sous-région du Kutch, cet extrême ouest de l’Inde, qui tire son nom de sa forme, celle d’une carapace de tortue (comment, vous ne savez pas dire « carapace de tortue » en gujarati ?).

Comme toujours, je voyage en sleeper class, l’équivalent de la 2nde classe chez nous. Un choix qui m’a valu la désapprobation de mes hôtes à Delhi, des kshatriya (la deuxième plus haute caste, après les brahmanes, celle des guerriers et des princes) qui ne voyagent que dans les wagons climatisés des trains. Mais j’ai de bonnes raisons d’aimer la sleeper class : d’abord, l’absence d’air conditionné (il y a des ventilateurs au plafond des wagons) fait qu’on y voyage toutes fenêtres ouvertes, ce qui donne des vues imprenables sur le paysage, derrière les barreaux horizontaux des fenêtres. Ensuite, on y rencontre une grande variété de voyageurs des classes moyennes indiennes, dont beaucoup de familles. Enfin, mais ce n’est pas l’essentiel : le budget. Voyager pendant une journée entière pour l’équivalent de 7 euros, ça vaut le coût !

Ce bleu caractéristique des trains indiens...

Ce bleu caractéristique des trains indiens…

Me voilà donc installée pour 21 heures sur une banquette bleue, avec au programme la traversé de tout le Rajasthan de part en part pour atteindre le Gujarat.  J’ai choisi, lorsque j’ai réservé mon billet, la couchette du haut, celle qui permet d’être le mieux isolé du flot des passagers et des petits vendeurs dans les travées. Mais pour l’instant, deux hommes sont juchés sur ma couchette, chassés du bas du wagon par la grande affluence. Plus tôt, un jeune musulman est aussi monté sur « ma » couchette pour y faire sa prière, après avoir sorti son calot et son tapis de prière.

Le train est particulièrement plein aujourd’hui car les Indiens entament une longue série de jours fériés : l’anniversaire de Gandhi est suivi par une fête hindoue puis une fête musulmane.

Je me réhabitue rapidement à la voix incroyablement nasillarde des vendeurs de thé qui parcourent les wagons en criant « chai,chai ». La première fois que je suis venue en Inde, j’ai  bien cru qu’on leur avait fermé une porte sur le pied ! Depuis 4 heures, j’ai aussi vu passer des vendeurs de noix de coco tranchées, de bouteilles d’eau et sodas, de « paper soap » (je ne suis pas sure de savoir ce que c’est), de mélange d’oignons crus, pois chiches et rondelles de tomates, de jouets en plastique, de samossas…

Au début du voyage, alors que nous quittions à peine la gare d’Old Delhi, il y a aussi eu ce petit garçon portant une grosse moustache dessinée sous le nez, qui a fait des cabrioles et joué du tambourin dans la travée centrale. Plusieurs mendiants aveugles, musiciens ou non, et un homme aux jambes atrophiés, qui se déplaçait sur ses bras, la tête au niveau de la couchette du bas, sont aussi passés au milieu des voyageurs.

Je ne vais pas dire que les 21 heures vont passer en un clin d’œil, car mon dos et mes fesses commencent à me faire un peu mal, mais en tout cas on ne risque pas de s’ennuyer.

Les paysages que nous traversons sont très verts, bien que le Rajasthan soit un Etat semi-désertique. On voit que la mousson vient tout juste de se terminer. Je viens d’apercevoir un dromadaire par la fenêtre. Jusqu’à présent, j’avais surtout vu des chèvres, des vaches et des buffles.

Pour mes co-voyageurs, c’est moi le drôle d’animal. Sur le quai de la gare d’Old Delhi, j’ai eu un joli échange mi-anglais mi-hindi avec une petite fille d’environ 10 ans qui attendait le même train que moi. Elle m’a dit vouloir être « army officer » plus tard. J’espère que Ganesh l’y aidera, si c’est ce qu’elle souhaite. Elle s’est empressée de me prendre en photo avec le téléphone portable de son père.  Dans le wagon, mon voisin m’a posé cette question qu’on me pose si souvent en Inde : « sister, which country do you belong ? ». Il était ravi que je lui dise que je venais en Inde pour la 7e fois et que j’aimais beaucoup l’Inde. Il m’a ensuite parlé d’une émission de radio qu’il avait entendue, où un Indien qui revenait de France racontait que c’était un beau pays, où les gens étaient honnêtes, mais qu’il avait été choqué le fait que les Français abandonnaient leurs « vieux » dans des maisons de retraite.

Je vois l’Inde changer d’un séjour dans le pays à l’autre au nombre de passagers des trains qui écoutent de la musique ou jouent sur leur téléphone portable. Cette fois-ci, dans mon wagon, un jeune homme regarde un film sur son ordinateur portable.

Un quai de gare aperçu depuis le train

Un quai de gare aperçu depuis le train

Le voyage devient un peu plus sportif à Jaipur, où une foule compacte d’hommes monte dans le train, qui prend un faux air de métro parisien à heure de pointe. Il se met à faire très chaud et comme le soleil s’est couché (vers 18h30), et que certaines ampoules sont cassées, il n’est plus possible de lire. Heureusement, une grande partie de cette foule descend au bout d’environ une heure 30 de trajet. Je peux alors m’occuper sereinement d’intercepter d’abord le « tomato-soup-walla » (qui partage les qualités vocales du chai-walla) puis le vegetable-biriyani-walla, avant de m’installer pour la nuit sur ma couchette, au ras du plafond, en prenant soin de ne pas me faire attraper une mèche de cheveux par le ventilateur.

Après une nuit plutôt bonne malgré les allées-et-venues des voyageurs et les violents sifflements des trains croisés, je suis descendue vers 8h30 dans la petite gare d’Adipur, au Gujarat, sur laquelle peu de voyageurs jetaient leur dévolu. La première étape du « projet-Prakash » pouvait commencer !

D’ici à là-bas

Magnifique mosquée de Lucknow

Magnifique mosquée de Lucknow

Ce soir, je vais m’endormir au-dessus de la France et me réveiller en Inde (enfin, si tant est que je dorme dans l’avion, ce qui n’est généralement pas le cas !). J’ai du mal à m’imaginer foulant le sol indien dans quelques heures. A chaque voyage en Inde, je ressens cette même impression : les réalités française et indienne sont si éloignées l’une de l’autre qu’elles s’excluent mutuellement, on est soit totalement dans l’une, soit totalement dans l’autre. Et quand on est rentré en France, on peine à croire que la réalité indienne continue à exister quelque part, qu’on en faisait partie seulement quelques heures plus tôt. Elle devient presque immédiatement un mirage.

Alors ce matin, avant de plonger dans le grand bain indien, j’ai envie d’imaginer qu’un petit Pierre, cousin (éloigné !) de mon petit Prakash, découvre l’Inde pour la première fois. Ce  petit Français débarque dans une grande ville indienne, et que voit-il ?

Il voit des vaches dans les rues. Mais cela ne le surprend pas outre mesure : tout le monde l’a prévenu qu’en Inde, les vaches faisaient la loi. Ce qui l’impressionne plus, ce sont ces gros buffles noirs tout en muscles qui déambulent dans les ruelles, et ce troupeau de canetons qu’une sorte de berger pousse devant lui avec un bâton, au milieu de la circulation. Il trouve la scène très mignonne, jusqu’au moment où un client arrête le berger, qui attrape un caneton par le cou et le fourre vivant dans un sac plastique !

Sur les trottoirs, Pierre découvre la cohorte des « walla« , les « gars qui » : le petit gars qui fait le thé, alias le chai-walla, l’iron-walla, qui repasse des chemises sur une table à repasser installée dans une minuscule cahute dont elle occupe tout l’espace, le rickshaw-walla, qui somnole dans le véhicule qui lui servira quelques instants plus tard à ramener chez elle, à grands coups de pédales, une matrone indienne bien sanglée dans son sari… Mais celui qui intéresse le plus Pierre, c’est le kaan-saaf-walla, qui nettoie les oreilles des passants avec de grands cotons-tiges ! A moins que ce ne soit le kulfi-walla, vendeur ambulant de glaces au lait et au miel, truffées de pistaches…

Pierre se familiarise avec les goûts indiens : celui du « Slice« , cette boisson en bouteille à la mangue, très populaire, celui des samossas, à la fois fondants et diaboliquement épicés, celui des naans moelleux et celui des parathas (pains feuilletés) croustillants.

Il voit avec surprise des hommes d’affaires en costume croiser des sadhus (ascètes hindous) couverts de cendres et juste vêtus d’un tissu orange, des McDonald’s voisiner avec des temples hindous multicolores. Il ne sait pas où donner de la tête, des yeux, des narines… Il comprend qu’on ait besoin d’un troisième œil, de six bras et d’une bonne douzaine de vies pour appréhender tout cela.

Très rapidement, Pierre prend l’habitude d’appuyer systématiquement sur deux interrupteurs quand il entre dans une pièce : un pour la lumière, un pour le ventilateur. Quand il reviendra chez lui, il continuera à chercher pendant quelques jours le 2e interrupteur sur les murs des pièces françaises. Il trouvera aussi les camions français bien tristes par rapport à leurs cousins indiens, couverts de peintures et décorés de guirlandes et de mini-autels clignotants dédiés à des dieux divers.

Comme à chaque fois que je retourne en Inde après ne pas y être allée pendant de longs mois, voire pendant quelques années, j’ai l’impression que je vais être à nouveau un petit Pierre perdu et hypnotisé par la grande ville indienne. Rendez-vous dans quelques jours pour savoir si c’est vraiment le cas !

Pour illustrer cet article, j’aurais pu choisir des photos de n’importe quelle grande ville indienne. J’ai choisi Lucknow, métropole d’Inde du nord injustement boudée par les touristes. Elle porte profondément la marque de son passé de capitale moghole, qui abritait une cour brillante et raffinée.

Comme toujours, cliquez sur les photos pour les agrandir.

Allahabad sans le Kumbh Mela

L'affiche du film Khumb Mela. @SDD

L’affiche du film Kumbh Mela. @SDD

Aujourd’hui, je suis allée voir au cinéma le documentaire indien dont tout le monde parle ces derniers temps : « Kumbh Mela », de Pan Nalin. Pendant deux heures, il emmène le spectateur au cœur du plus grand rassemblement humain du monde : la grande fête hindoue du Kumbh Mela, qui fait affluer tous les 12 ans  des millions de personnes à Allahabad, dans le nord du pays, pour un bain sacré au point de confluence entre le Gange, la Yamuna et un 3e fleuve, mythologique celui-là, la Saraswati.

Le réalisateur suit un petit nombre de personnages au milieu de cette marée humaine : un petit garçon fugueur débrouillard, un sadhu (ascète hindou) qui a recueilli un bébé abandonné, une famille qui a perdu son fils de 3 ans dans la foule. Ces histoires semblent assez scénarisées mais n’en sont pas moins émouvantes et le film est d’une beauté visuelle saisissante. Les plans larges sur la foule des pèlerins alternent avec les plans très serrés sur les visages.  Les scènes où des pèlerins livrent de profondes réflexions métaphysiques alternent avec celles montrant le cauchemar logistique que représente une telle concentration humaine.

Je n’ai jamais assisté au Kumbh Mela mais je suis en revanche allée visiter Allahabad en décembre 2012, juste avant la dernière édition de la manifestation (janvier 2013). La ville était en pleins préparatifs pour cet événement gigantesque mais encore relativement calme. J’avais beaucoup apprécié mon séjour dans la ville.

Voilà ce que j’avais écrit dans mon carnet à ce moment-là :

« Je ne regrette pas d’avoir ajouté cette grande ville de l’Uttar Pradesh à mon parcours. Elle se situe au premier abord aux antipodes de Varanasi (Bénarès), dont les ruelles de la vieille ville, où l’on patauge dans la boue et la bouse de vache, sont tellement étroites qu’une moto peut à peine y passer. Ici, un grand nombre de rues ressemblent presque à des autoroutes, tant elles sont larges et difficiles à traverser.

Le trajet en bus s’est bien passé, bien qu’une fois de plus le « conductor » (à ne pas confondre avec le « driver ») ait continué à crier « Allahabad, Allahabad ! » alors que de mon point de vue le bus était déjà largement rempli, sièges, travée centrale et espace à côté du chauffeur compris. Comment dans les jeeps et les tempos (auto-rickshaws collectifs), il est impressionnant de constater le nombre de personnes qu’on peut encore faire monter dans un véhicule plein !

A Allahabad, pas l’ombre d’un touriste étranger, ce qui me change de Bodhgaya et Varanasi. Rares sont les personnes à parler anglais, mais quelques-unes ont volé à mon secours quand je ramais pour trouver mon hôtel.

Cet après-midi, je suis allée voir les tombeaux moghols de Khusru Bagh, un site qui a la grâce du Taj Mahal, en moins étincelant et plus sobre. Seul l’intérieur d’un des trois tombeaux, malheureusement très dégradé, comporte des décorations florales sur un fond de marbre blanc. Il présente aussi de belles fenêtres ajourées. Le tombeau principal est celui du fameux Khusru, qui essaya de tuer son père Jahangir pour lui prendre le trône. L’un des autres est celui de sa mère, qui se suicida avec de l’opium, désespérée du conflit entre son mari et son fils.

les tombeaux moghols de Khusru Bagh

Les tombeaux moghols de Khusru Bagh

L'intérieur d'un des tombeaux

L’intérieur d’un des tombeaux

les tombeaux sont entourés d'un joli jardin

Les tombeaux sont entourés d’un joli jardin

Pour sortir du parc où se trouvent les mausolées, j’ai suivi un groupe de personnes, qui s’est avéré prévoir de passer à travers un trou aménagé dans un grand porche en bois. Devant moi, un jeune homme a mis un certain temps à faire passer son vélo par le trou. Je ne savais pas trop ce que j’allais trouver de l’autre côté. C’était en fait une zone de marché assez chaotique (pléonasme !), dont j’ai dû sortir pour trouver un tempo, qui m’a menée au « Sangam », à 7 km de là : le point où le Gange rencontre la Yamuna.

Sur les vastes terrains vagues bordant les fleuves, les préparatifs pour le Kumbh Mela, la grande fête hindoue qui voit affluer pèlerins et sadhus tous les 12 ans, battaient leur plein. De nombreuses tentes étaient déjà dressées, ainsi que des dizaines de petits bungalows de toile ondulée qui serviront de toilettes. Il y a déjà beaucoup de sadhus sur place,  mais peut-être est-ce le cas toute l’année, puisque le Sangam est un lieu de bain sacré.

L’eau de la Yamuna est censée être verte et limpide, celle du Gange brune et boueuse, mais franchement je n’ai pas bien vu la différence. J’ai fait une petite promenade en bateau au coucher du soleil, en compagnie d’une famille hindoue dont le père m’a gentiment invitée à me joindre à elle, me voyant seule sur la rive.

Le fleuve, ou plutôt les fleuves, puisque nous sommes allés jusqu’au point de jonction, étaient couverts d’oiseaux que les passagers des nombreux bateaux nourrissaient de sortes de chips, les faisant former de véritables nuages au-dessus de chaque embarcation.Quand ils s’envolaient tous en même temps, leur flot dessinait un second fleuve coulant au-dessus de l’eau, dans la lumière grise et rose du crépuscule.

Dans quelques semaines, les hommes en orange seront sans doute plus nombreux que les mouettes, qui seront peut-être effrayées par cette marée humaine. Je suis assez contente de ne pas visiter Allahabad pendant le Kumbh Mela mais d’en avoir tout de même un petit avant-goût. Quand je vois l’état d’épuisement dans lequel me met une journée « normale » dans une grande ville indienne, je me dis qu’il vaut mieux éviter les périodes d’affluence exceptionnelle. »

La ville d’Allahabad compte d’autres points d’intérêt dont je n’ai pas parlé dans mon carnet bien que je les ai visités. L’université de la ville est composée de très beaux bâtiments de style anglo-indien. La maison de la famille Nehru, qui donna (au moins) trois générations de dirigeants à l’Inde, permet de découvrir de nombreux effets personnels de Nehru et de contempler la pièce où il planifia la fin du Raj britannique avec Gandhi. Instructif et émouvant.

L'université d'Allahabad comprend de mangifiques bâtiments indo-européens

L’université d’Allahabad comprend de magnifiques bâtiments indo-européens

A Allahabad, on peut aussi visiter la villa de la famille Nehru, transformée en musée

A Allahabad, on peut aussi visiter la villa de la famille Nehru, transformée en musée

C'est dans cette maison que fut planifiée par Gandhi et Nehru la fin de la colonisation britannique

C’est dans cette maison que fut planifiée par Gandhi et Nehru la fin de la colonisation britannique

Une visite intéressante et émouvante

Une visite intéressante et émouvante