Prakash en papier !

Plus d’un an après la fin de mon dernier voyage en Inde et la rédaction du conte « Les quatre trésors de Prakash », inspiré par les traditions orales des communautés rurales dans lesquelles j’ai séjourné, il était temps de faire sortir mon manuscrit du fond du tiroir, ou plutôt des entrailles de mon disque dur.

C’est chose faite !

Vous pouvez désormais acheter le conte ici, en formats papier et numérique et aussi chez votre libraire préféré.

La couverture du livre, dessinée par Kavita Singh Kale

Si vous avez un peu suivi ce blog, vous retrouverez dans le texte les quatre communautés qui m’ont magnifiquement accueillie à l’automne 2014. Les Raïka, dont le mode de vie est si intimement lié à leurs dromadaires et leurs moutons. Les Khasi, société matrilinéaire installée au Meghalaya, le mystérieux « domaine des nuages ». Les Santals, avec leurs maisons aux frises colorées. Les Irulas, chasseurs de serpents et bons connaisseurs des plantes médicinales.

(cliquez sur les photos pour les agrandir)

 

Si vous ne les connaissez pas encore, venez les découvrir à travers les pages des « Quatre trésors de Prakash » ! Vous y croiserez aussi un dromadaire à cinq pattes, un léopard très émotif et un arbre qui chante avec une voix de femme.

Et si vous souhaitez en savoir plus sur la talentueuse Kavita Singh Kale, qui a dessiné la couverture du livre, c’est ici que cela se passe.

Pourquoi un livre pour enfants ?

Ces derniers temps, à force de m’occuper de la logistique de mon voyage en Inde (billets d’avion et de train, rendez-vous à fixer avec des gens que je veux rencontrer sur le terrain, formalités administratives…), j’ai un peu tendance à perdre de vue sa finalité : écrire un livre pour enfants !

Je vais en effet passer du temps avec quatre groupes de populations indiens installés dans quatre régions du pays pour essayer de récolter à chaque fois des éléments de leurs contes et légendes, que j’utiliserai ensuite comme base pour inventer une histoire originale. Son héros, vous  l’aurez peut-être compris, sera le petit Prakash, qui donne son nom à ce blog. Un petit garçon d’Inde du Sud un peu rêveur, qui vivra des aventures aux quatre coins de son pays grâce à l’aide du dieu Ganesh.

Petite fille d'Inde du Sud

Petite fille d’Inde du Sud

  • Alors, pourquoi vouloir écrire pour les enfants ?

Pourquoi vouloir écrire un livre pour enfants sur l’Inde alors que je pourrais écrire un carnet de voyage ou un reportage de nature journalistique (c’est mon métier !), ou retranscrire mon voyage sous forme de blog (ah mais, tiens, ça je vais aussi le faire !) ?

D’abord, cela va sans dire, j’aime beaucoup la littérature, et notamment la littérature jeunesse. C’est en bonne partie à Stevenson et à Kessel, lus très jeune, et à Conrad, découvert plus tard, que je dois mon envie de voyager. Mes premiers voyages ont eu lieu à travers les pages de livres. J’ai depuis longtemps envie d’essayer d’écrire une fiction sur l’Inde, un pays qui me passionne, mais jusqu’à présent je n’avais pas franchi le pas, intimidée par la difficulté de l’entreprise.

Ce pas, je l’ai franchi grâce au festival du Grand Bivouac, qui a lancé un appel à projets pour la création de sa « Villa » de grands voyageurs. Il fallait soumettre un projet de voyage durant entre 6 semaines et 6 mois et un projet de récit de ce voyage. Je suis dit que c’était l’occasion, en me trouvant « coincée », obligée d’aller au bout par le fait d’être sélectionnée dans la « Villa », de concrétiser cette envie d’écrire une histoire se déroulant en Inde.

J’ai choisi d’écrire cette histoire pour un public d’enfants et non d’adultes parce que je suis sensible au potentiel d’enthousiasme et de curiosité des enfants et que j’ai envie de leur faire partager ma passion de l’Inde. Je trouve que ce pays, avec la variété de ses paysages, allant des sommets vertigineux de l’Himalaya aux grandes plaines et aux forêts profondes, et ses habitants, parfois pâles comme des Européens, parfois noirs comme des Africains, offre une magnifique matière pour faire rêver un enfant de chez nous.

J’ai choisi volontairement pour mon projet des groupes ethniques dont le mode de vie présente des traits intrigants ou amusants pour des enfants : des éleveurs semi-nomades de dromadaires et de moutons, des « captureurs » de serpents

Pour autant, je ne souhaite pas idéaliser la vie des campagnes indiennes, ni tomber dans le passéisme. Je vais essayer d’évoquer, à la marge de mon histoire, certaines questions comme la dureté de la condition de la femme, la pression parfois brutale de la modernité sur les modes de vie, la corruption… Un des grands défis du projet consistera donc à trouver le bon équilibre entre faire rêver et informer avec exactitude.

 

  • Et comment ça se passe, jusqu’ici ?

J’ai commencé à travailler avec une illustratrice, Kavita Singh Kale. Inutile de vous dire que Kavita est indienne. Pour l’instant, je n’ai écrit que le premier chapitre du livre, la situation initiale du conte. J’écrirai le reste du livre, correspondant aux aventures de Prakash dans les quatre régions, au retour du voyage, au mois de décembre. Je chercherai alors un éditeur, en espérant qu’il apprécie à la fois mon texte et les dessins de Kavita. Je serais ravie que ce projet soit franco-indien, mais comme certains éditeurs jeunesse préfèrent imposer un illustrateur avec lequel ils ont l’habitude de travailler, ce n’est pas certain à 100%.

Et si le "projet Prakash" était avant tout un prétexte pour acheter des livres ?

Et si le « projet Prakash » était avant tout un prétexte pour acheter des livres ?

J’ai aussi recueilli depuis la France le plus d’éléments possibles sur les contes et légendes des populations que je vais rencontrer. A ma grande surprise, on trouve en français un joli recueil de Contes des Santals, compilés au XIXe siècle par un pasteur norvégien installé au Bihar.

Je n’ai donc pas l’ambition de recueillir des histoires inédites, qui n’auraient jamais été mises par écrit ou traduites en français. Je ne suis pas ethnologue et  ne vais pas passer 10 ans mais quelques semaines à peine avec chacune des populations qui m’intéressent. Je vais plutôt promener mes oreilles à travers le pays, capter des bouts de récits, des « situations type », des personnages récurrents, des motifs, des thèmes de prédilection, que je fondrai ensuite dans ma propre histoire. Affaire à suivre !

Les peuples premiers sont-ils « premiers » ?

 

Brochette d'enfants

Enfants photographiés en 2007 au Madhya Pradesh

Comme avant chacun de mes voyages, bien avant de monter dans  l’avion, je me jette dans des centaines de pages imprimées pour préparer mon séjour. Je ne fais pas partie de cette catégorie de voyageurs -pour qui j’ai une admiration certaine- qui aiment arriver vierges de toute lecture, de toute connaissance, dans un pays. Je suis plutôt du genre boulimique de lecture !

Succédant au livre de Sandrine Prévot sur les Raïka, ma dernière lecture en lien avec le « projet Prakash » est un petit essai de Catherine Clément intitulé Qu’est-ce qu’un peuple premier ?.

Un titre qui a retenu mon attention car trois des populations (sur quatre) que je vais rencontrer au cours de mon séjour en Inde sont des adivasi, un mot qui signifie « les premiers habitants« . Il désigne ces Indiens dont l’on dit, schématiquement, qu’ils étaient « déjà là » quand les populations aryennes se sont installées en Inde. On les appelle aussi parfois « les tribus », ou les aborigènes de l’Inde.

Or, d’emblée, dans ce livre, Catherine Clément questionne les mots qu’elle utilise. Des « peuples premiers », mais premiers par rapport à quoi, à qui ?

« Depuis près de cinquante ans, si ce n’est davantage,les ethnologues affirment qu’aucun peuple au monde n’était là « en premier ». Il n’y a pas de peuple premier. Tous sont des migrants qui en découvrirent d’autres« , écrit-elle.

Et aussi : » Premier ne signifie rien. Premier veut dire le rêve inaccessible d’un peuple à qui rien n’arriverait« .

Catherine Clément cite l’exemple des Dogon du Mali, considérés par les Français, dans les années 1930, comme l’archétype du peuple premier et étudié comme tel, mais qui se sont eux-mêmes installés au XIIe siècle sur les terres d’une autre ethnie, les Tellem, et l’ont détruite pour prendre sa place. Les peuples dits premiers sont donc toujours des « deuxièmes » par rapport à d’autres peuples.

L’expression a donc ses limites mais Catherine Clément exclut tout autant de parler de peuple « anhistorique », « sans écriture », d' »indigènes », d' »autochtones » ou de « primitifs ». Face à tous ces termes réducteurs, faux ou connotés, ce serait presque pour le terme « sauvage » qu’elle aurait le plus de sympathie !

Ce débat terminologique, qui n’est pas aussi abstrait qu’il peut y paraître, m’a intéressée car je jongle moi-même sans cesse entre différents terme pour parler des groupes de population que je vais rencontrer au cours de mon séjour. Ethnies, adivasi, « tribus répertoriées« , comme les appelle l’administration indienne ?

Cette même administration a inventé le sigle de PVTG (particulartly vulnerable tribal group) pour désigner ceux qui, parmi les « peuples premiers » de l’Inde sont les plus fragiles d’un point de vue socio-culturel. Dans les régions occupées par ces populations, les étrangers ne sont pas autorisés à rester pour la nuit ou à pénétrer dans des maisons particulières et prendre les gens en photo est interdit. L’Orissa, où je vais me rendre en octobre, compte un certain nombre de PVTG. Le développement d’un « tourisme tribal« , pas toujours respectueux des populations, dans cette région à la grande diversité ethnique constitue probablement une des raisons de la création de la catégorie administrative de PVTG.

Mais revenons à Catherine Clément. Après avoir longuement disserté sur l’impuissance des mots à cerner l’essence des « premières nations »,  elle cherche s’il existe des traits qu’elles partagent. Elle rejette l’idée, avancée par certains ethnologues dans le passé, que les peuples premiers vivent dans une situation de guerre permanente en raison de l’absence d’Etat, mais souligne qu’ils ont en commun une certaine conception de l’homme, non pas au-dessus mais au milieu de la nature. L’être humain est un être vivant, « une espèce parmi d’autres espèces, avec le devoir de les protéger toutes et le droit de vivre avec elles sous condition de ne pas les faire disparaître« . Nombre d’entre eux partagent également la même vision de la mort, opposée à celle des sociétés occidentales mais proche de celle des stoïciens et des hindous et bouddhistes.

Pour le mettre en lumière, Catherine Clément jongle avec les exemples puisés aussi bien chez les Amérindiens que les Africains. Cette passionnée de mythologie entrecroise les histoires pour en dégager les thèmes récurrents.

Une lecture stimulante, qui pose au moins autant de questions qu’elle ne donne de réponses et qui donne envie de se replonger dans une multitude de textes, de Rousseau à Freud et Lévi-Strauss. Je sens que je vais encore emporter trop de livres pour mon prochain voyage !

 

Calcutta, le monstre poétique

"Partir, Calcutta" de Dominique Sigaud, un récit qui vous enveloppe

« Partir, Calcutta » de Dominique Sigaud, un récit qui vous enveloppe

Je ne l’ai même pas fini mais j’ai déjà envie d’en parler. Ces jours-ci, je lis Partir, Calcutta, de Dominique Sigaud. Une journaliste-écrivain qui a séjourné en « résidence » à Calcutta, cherchant plus ou moins consciemment à mettre ses pas dans ceux de la Marguerite Duras du Vice-consul (un livre que j’aime moi aussi beaucoup), bien que Duras ne soit jamais venue à Calcutta.

Dominique Sigaud déroule merveilleusement bien, en parlant d’elle-même tantôt à la première, tantôt à la troisième personne,  la pelote de sentiments complexes que peut éveiller cette ville éprouvante mais passionnante.

Ce livre m’a donné envie de relire, et de publier ici, un texte que j’avais écrit en 2009, après mon premier (et seul à ce jour) séjour dans la capitale du Bengale occidental. En le relisant, je le trouve emphatique et très imparfait – surtout en comparaison avec celui de Dominique Sigaud – mais je retrouve aussi par bouffées les impressions qui m’avait assaillies lors de ce séjour. Bien que nos façons d’aborder la ville soient très différentes, l’auteure et moi avons en commun d’avoir été sensibles à sa teinte sépia, à la mélancolie de ses palais décatis, tombant doucement en poussière, et aussi à cette chose difficile à définir, qu’on pourrait résumer ainsi : la fluidité dans la frénésie, une forme de sérénité dans le chaos.

Voilà mon texte, accompagné des photos prises lors du même séjour (cliquez sur les photos pour les agrandir).

 

Une rue de Calcutta

Une rue de Calcutta

Détendue, décomplexée. La jeune Indienne arbore un jean moulant et un débardeur violet. Le bras de son compagnon est tendrement enroulé autour de sa taille. Voilà un couple occidentalisé et sûr de lui, à l’image des quartiers chics des grandes métropoles indiennes. Soudain, il bascule en avant. Le tireur de rickshaw, bousculé par le flot des véhicules environnants, a dû marquer un arrêt brutal.  Les deux jeunes gens se calent à nouveau au fond de la banquette, perchés au-dessus des deux grandes roues, pendant que le rickshaw-wallah reprend les brancards et se remet à courir, pieds nus, pour les emmener à bon port. Tap-tap-tap sur le bitume. Le bruit de ses pas est étouffé par la vacarme assourdissant des klaxons et des moteurs. La transpiration dégouline sur son front et sur son torse, à peine couvert par un marcel qui a dû être blanc, jadis. Je viens d’atterrir dans la capitale bengalie mais déjà je sais que je n’oublierai pas cette image. J’étais pourtant décidée à ne pas restée prisonnière des clichés de La Cité de la joie…

 

Des flots de sueur coulent dans les veines de la ville. Son souffle est poisseux comme ce sirop de rose qui enrobe certains desserts indiens. L’air ne se laisse jamais oublier, il rappelle à chaque seconde sa présence avec une insistance de mauvais aloi. La ville me fait peur, je l’avoue. Je passe mon premier jour à fuir l’air des rues, saturé de pollution, dans une galerie commerçante luxueuse, climatisée, où je vais voir un film indien en anglais, au milieu des magasins Levi’s et Benetton ; dans Victoria Memorial, cet immense bâtiment de marbre blanc, cousin britannique du Taj Mahal moghol ; même dans le métro, magnifiquement rassurant avec son unique ligne nord-sud. Les rues me donnent des hauts le cœur. Ici, c’est un rat mort, décapité, que des corneilles sont en train de picorer, leurs serres crispées sur le pelage gris. Là, c’est un homme, allongé à plat ventre sur un carton. Il n’a qu’un court moignon à la place du bras gauche et l’agite sans cesse de haut en bas. Il ressemble à un poisson hors de l’eau, qui agiterait désespérément ses nageoires. Le lunghi à carreaux verts et blancs qui enserre ses jambes jusqu’aux chevilles, telle une queue de poisson ou de sirène, renforce cette impression. Hommes-chevaux, homme-poisson, j’ai envie de me faire femme-louve pour hurler à la mort.

Le premier jour, je recherche avidement, malgré moi, ce que la ville a de moins indien. Ici, le Victoria Memorial

Le premier jour, je recherche avidement, malgré moi, ce que la ville a de moins indien. Ici, le Victoria Memorial

J’aperçois derrière un échangeur routier le clocher blanc d’une église. Elle semble promettre de la fraîcheur et du calme. J’entre dans St Paul’s Church et me retrouve en pleine messe des Rameaux. L’église est bondée, les fidèles chantent à l’unisson avec une belle énergie. Au-dessus d’eux, une armée de ventilateurs tourne et tourne et tourne. Ils forment une vague qui ondule au-dessus des croyants, comme  si la messe était dite dans une cathédrale engloutie.

Selon la légende, lorsque le corps de Kali, épouse de Shiva, fut découpé en morceaux, un de ses doigts tomba à Calcutta, à l’emplacement de l’actuel temple dédié à la déesse. Mère cannibale  à la peau noire, qui engendre et dévore, et donne son nom à la ville, Kali réclame régulièrement du sang de chèvre frais. Néanmoins, pas de sacrifice de chèvres aujourd’hui. Tant pis pour les touristes en quête de sensation forte. Les fidèles se bousculent et jouent des coudes pour accéder à la statue de la déesse, dont les gros yeux orange se détachent dans une masse de granit noir. Quand ils l’atteignent enfin, ils lui jettent des grandes fleurs rouges avec une telle rage qu’ils semblent vouloir la lapider plutôt que la vénérer. Sous les pieds nus des dévots, le sol est terriblement collant, sans doute à cause du pollen des fleurs.

Au milieu de l’amoncellement de boutiques qui entoure le temple, mon regard croise celui d’un marchand de fleurs. Il me tire une langue rouge et pointue. L’espace d’un instant, je crois me retrouver face à face avec la déesse elle-même. Kali est presque toujours représentée avec la langue tirée, d’un rouge intense et acérée comme un sabre, au-dessus de babines ensanglantées et d’un collier de crânes humains. Le vendeur l’a-t-il fait exprès ? Sans doute, les Bengalis sont célèbres pour leur sens de l’humour.

Je progresse. Le premier jour, je trouvais la ville épouvantable. Le deuxième jour, je la trouvais épouvantable mais intéressante. Aujourd’hui, je dirais que c’est une magnifique ville épouvantable, une épouvantable ville magnifique. Un cauchemar urbain truffé de trésors. On ne peut lever les yeux sans rencontrer un édifice splendide, de briques, de pierre et de bois, aux grandes fenêtres entourées de colonnes, aux loggias surplombant la rue. Bien sûr, tous ces bâtiments sont rongés jusqu’à l’os par la saleté, l’usure, la noirceur de la rue et de la pollution, mais ils donnent une solennité surprenante à n’importe quelle rue de marché, encombrée d’échoppes sommaires et de porteurs en tout genre. L’ancienne capitale du Raj a la décrépitude distinguée. En 1911, les Britanniques lui ont retiré son titre pour le donner à Delhi. Les Bengalis n’ont pas digéré cette humiliation et se vengent en maintenant le bouillonnement intellectuel qui fait de Calcutta la capitale culturelle du pays.

J’avance vers la Hoogly, l’artère aqueuse de Calcutta. Se frayer un chemin sur les trottoirs requiert une concentration de tous les instants, pour ne pas gêner les porteurs qui transportent de gigantesques paquets sur leur tête, marcher sur un chien ou une chèvre, trébucher sur un tas de pierres ou glisser dans une flaque de boue. La lanière de ma sandale casse. Je regarde autour de moi, à la recherche d’un cordonnier et ne vois aux alentours que des rangées d’hommes accroupis devant de petits seaux contenants de gros pinceaux. C’est le coin des peintres en bâtiment. Plus loin, impossible de trouver autre chose que des vendeurs de citrons et de mangues. Encore quelques mètres en traînant ma savate, et ce sont des grilleurs de pois chiches, pour certains polyvalents, car ils font également bouillir du lait pour le thé, avant de le verser dans de petits gobelets en argile. Soudain, un passant m’arrête pour me montrer du bras un cordonnier, assis sur le trottoir devant de petits morceaux de cuir et une paire de ciseaux. Je ne  l’avais pas vu, au milieu d’une multitude de marchands de chemises plus volumineux. En deux temps trois mouvements, ma sandale est réparée. 5 roupies. Je suis presque déçue, j’aurais volontiers donné 50 Rs pour ce service providentiel.

D'après Dominique Sigaud, ce pont est le plus fréquenté du monde

D’après Dominique Sigaud, ce pont est le plus fréquenté du monde. Je n’ai pas de mal à la croire !

Tout à coup, Howrah Brigde. Un monstre d’une seule arche qui enjambe la Hoogly. Le centre du pont est réservé aux véhicules, ses deux côtés aux piétons.Leur flot est si dense qu’il fait oublier le flot de la rivière. Je tente de m’arrêter pour prendre une photo des riverains qui lavent leur linge sur les ghâts de la Hoogly, mais la foule me pousse irrémédiablement de l’avant. Impossible de résister au courant. Certains piétons portent d’énormes paquets mous sur leur tête. Ils retombent en gras bourrelets de chaque côté du crâne qui les porte, recouvrent les sourcils, souvent les yeux. Comment les porteurs, ou porteuses, font-ils pour trouver leur chemin dans la foule, aveuglés par leur charge ? Certains, souvent ceux qui portent les plus gros paquets, trottinent ou courent. S’effondreraient-il sous le poids s’ils cessaient de fournir cette poussée vers l’avant ?

Soudain, je comprends ce que contiennent tous ces paquets mous. Un immense marché aux fleurs est installé sous le pont. Jaune d’or, orange, rose, rouge, le ballet des couleurs donne le vertige, au milieu des minuscules boutiques aux colonnes bleues. Les marchands sans boutique sont accroupis sous de grands parapluies, à l’abri du soleil. De longues guirlandes de fleurs passent de main en main. La grisaille de la ville disparaît dans un tourbillon floral.

Si Calcutta était le monde, la traversée de rue serait discipline olympique. Elle requiert de nombreuses qualités physiques et morales : de la confiance en soi, de l’audace, une grande capacité d’accélération, de la souplesse aussi, car il faut souvent se cambrer tout à coup ou au contraire rentrer brusquement le ventre pour laisser la voie à un bolide derrière ou devant soi. Jamais un véhicule ne ralentit pour laisser passer un piéton –voyons, quelle idée ! La loi du plus fort est toujours la meilleure. Parfois, un feu de circulation permet de souffler, et on se surprend à le bénir en silence, comme une énième divinité du Panthéon hindou.

Presque 18 h. La lumière décline, le soleil descend sur la Hoogly. L’air devient légèrement plus respirable. Un panneau lumineux indique 35,8 degrés. Pour accéder au parc qui borde la rivière, il faut se glisser sous les barrières de la voie ferrée. Un homme est assis sur les rails. Il lit le journal. Quelques rails plus loin, un autre fume une cigarette. En Inde, tout espace pour s’asseoir est bon à prendre. Je trouve une place sur une balustrade et ouvre le Times of India, pour découvrir qu’hier, la chaleur de l’été a fait sa première victime à Calcutta: une femme de ménage, terrassée par le torride soleil de 15 heures. Quelques pages plus loin s’étale la « Calcutta fashion week » qui fait de la ville la capitale mondiale de la mode, l’espace d’une semaine.

Le soir tombe sur les bords de la Hoogly

Le soir tombe sur les bords de la Hoogly

Entre chien et loup sur la Hoogly

Entre chien et loup sur la Hoogly

 90% d’humidité, 39 degrés Celsius, des millions de vies qui naissent et s’éteignent dans la promiscuité. Comme ne pas être soulagé de quitter Calcutta?  Et pourtant… Je regarde une dernière fois la rue se réveiller. Les rickshaw-wallahs déplient leurs corps qui craquent, après une nuit passée dans leurs gagne-pain bringuebalants. Ils me proposent une dernière fois leurs services et je réponds une fois encore « no, thank you, sir », en insistant lourdement sur le « sir ». Un jeune garçon charge des blocs de glace dégoulinants sur le porte-bagages de son vélo. Un rickshaw-vélo passe, chargé de deux passagers, de leurs sacs à provisions et d’un homme assis en amazone sur le cadre du vélo. Le fou du coin de la rue rit à gorge déployée, effrayant les corneilles.

Comment ne pas laisser ici une partie de soi ?

Le poursuiveur de mousson

A lire avant ou pendant le voyage ! @Béatrice Roman-Amat

Certains poursuivent leurs rêves, d’autres poursuivent du vent, d’autres encore poursuivent… la pluie !

C’est le cas d’Alexander Frater, écrivain et journaliste britannique dont je viens de lire l’excellent  « A la poursuite de la mousson« , un livre sorti en 1990 mais qui avait jusqu’à présent échappé à ma sagacité.

Avec la mousson, c’est aussi un rêve d’enfant qu’Alexander Frater poursuit. Dans sa chambre d’enfant aux Nouvelles-Hébrides était suspendu un tableau qui représentait Cherrapunjee, petite ville du nord-est de l’Inde connue pour son taux de pluviosité record. Son père lui a aussi transmis un goût prononcé pour les phénomènes météorologiques. Parvenu à l’âge d’homme, « Alex » décide de se rendre en Inde pour suivre la mousson à travers le pays et la raconter dans un livre.

De ce point de départ qui a la simplicité des idées géniales, l’auteur tire un formidable récit de voyage. De Trivandrum, au Kerala, à Cherrapunjee, en passant par Cochin, Goa, Bombay, Calcutta et Delhi, ses aventures météorologiques se lisent à la vitesse de l’éclair.

Au Kerala, il décrit l’euphorie, si difficile à concevoir pour des Européens, avec laquelle les habitants accueillent la mousson. Aux confins du Bangladesh, il constate au contraire les ravages provoqués par les pluies, lorsque l’eau prend le pouvoir sur la terre.

Étonnamment, son combat le plus épique ne l’oppose pas aux bourrasques de vent ou aux nuages noirs de la mousson mais aux pièges kafkaïens de l’administration indienne, auprès de laquelle il cherche à obtenir un permis de séjour à Cherrapunjee. La région du Meghalaya, où se trouve la ville, est en effet à l’époque en proie à des émeutes indépendantistes et rares sont les étrangers à y être admis.

Frater n’est certes pas un « backpacker ». Il descend dans les plus grands hôtels et se déplace en voiture avec chauffeur. Mais il possède ce don précieux de susciter la sympathie et retranscrit à merveille cette multitude de mini-conversations, parfois hautement métaphysiques, que l’on peut avoir lors d’un voyage en Inde avec des gens croisés au hasard de la route.

Le livre est malheureusement un peu difficile à trouver. J’ai dû l’attendre quelques jours après l’avoir commandé chez un libraire. Mais comme pour les premières pluies de mousson, ça valait la peine d’attendre !

Dans quelques mois, mes pas devraient me conduire à Cherrapunjee, hors période de mousson. C’est en effet dans cette région qu’habitent les Khasi, un des groupes ethniques que j’ai choisis pour mon projet. Après avoir dévoré les aventures du poursuiveur de mousson, je n’ai que plus hâte de découvrir le « domaine des nuages » (signification littérale du nom « Meghalaya »).

A la poursuite de la mousson, d’Alexander Frater, éditions Hoëbeke, 400 pages, 22 euros.