Le Chettinad, un rêve éveillé

Vue sur un village du Chettinad depuis un temple de Murugan

Vue sur un village du Chettinad depuis un temple de Murugan

Une fois bouclé le « Prakash-tour », j’ai pris quelques jours pour simplement profiter du Sud de l’Inde sans rendre visite à aucune tribu aux mœurs matrimoniales originales ou aux traditions orales bien vivaces.

Mes pas m’ont emmenée entre autres dans la région du Chettinad, une partie rurale du Tamil Nadu à côté de laquelle le visiteur risque de passer s’il se contente de voyager de ville en ville. Ce serait fort dommage car les minuscules villages du Chettinad renferment des milliers de palais (entre 11.000 et 15.000, aussi énorme que cela puisse paraître !) tous plus grandioses les uns que les autres.

Le Chettinad est la terre des Chettiars, une caste de marchands qui a fait fortune au XIXe siècle en commerçant en Asie du Sud-Est. Les familles ont affiché leur réussite en faisant construire d’immenses maisons, utilisant les matériaux les plus fastueux, du bois de teck de Birmanie au marbre d’Italie.

Cliquez sur les photos pour les agrandir. (Ce ciel gris ne rend pas justice aux couleurs vives des maisons !).

L’âge d’or des Chettiars a pris fin avec la Seconde Guerre mondiale. Leurs affaires ont périclité et la jeune génération a quitté la région du Chettinad pour chercher du travail dans les grandes villes indiennes et à l’étranger. Le silence s’est installé dans les cours de maisons devenues trop grandes, qui ne s’animaient plus que lors de rares fêtes de famille, quand elles n’étaient pas laissées complètement à l’abandon.

Mais depuis quelques années, certaines de ces demeures ont été transformées en hôtels pleins de charme, souvent encore décorés des photos en noir et blanc et des portraits des familles Chettiars qui les ont fait construire. C’est le cas de Saratha Vilas, un hôtel ouvert par deux Français férus d’architecture, dans le village de Kothamangalam (voir photo ci-dessus).

D’autres maisons sont ouvertes à la visite. Moyennant quelques roupies, le curieux peut traverser une immense véranda, entrer dans une première pièce aux dimensions de salle de bal, puis dans une cour entourée de colonnes, puis dans une autre cour tout aussi somptueuse. Derrière chaque porte, l’émerveillement est au rendez-vous.

La région est d’autant plus agréable à visiter que les villages du Chettinad sont petits et se parcourent facilement à pied. On flâne entre les grandes demeures, en humant le parfum d’une époque disparue. Pas de pollution, presque pas de klaxons : un répit bienvenu au milieu du chaos indien ! Le contraste entre le calme des villages et le faste des maisons est saisissant. Certains hôtels proposent des carrioles tirées par des bœufs, pour se plonger paisiblement dans cette atmosphère surannée.

Une simple mais jolie maison tamoule au milieu des palais !

Une simple mais jolie maison tamoule au milieu des palais !

Les rues des villages sont bordées de dizaines de palais

Les rues des villages sont bordées de dizaines de palais

Publicités

Bhuj ou le romantisme des ruines

Je me trouve maintenant à Bhuj, la capitale du Kutch (sous-région de l’Etat du Gujarat, pour ceux qui n’ont pas suivi). Bhuj est une très belle ville mais a été ravagé en 2001 par un tremblement de terre qui a fait de nombreuses victimes. Ses somptueux palais sont aujourd’hui en partie fermés, en attente d’une hypothétique réparation. J’avais déjà visité la ville en 2008, lorsque je mettais à jour le guide Petit Futé sur l’Inde du Nord et il ne me semble pas que les réparations aient beaucoup avancé depuis 6 ans.

Malgré les stigmates du séisme, la ville reste très intéressante et agréable. Tout en sachant quel drame il a représenté, je n’ai pas pu m’empêcher de trouver un charme romantique aux palais en ruines, envahis par les plantes.

Pour moi, Bhuj constitue surtout une excellente base pour aller visiter les village des environs.

Les panneaux indiens en anglais : mon grand amour ! Celui-là a été écrit par quelqu'un qui aime les "which"!

Les panneaux indiens en anglais : mon grand amour ! Celui-là a été écrit par quelqu’un qui aime les « which »!

 

Le palais de Bhuj a beaucoup souffert du tremblement de terre de 2001

Le palais de Bhuj a beaucoup souffert du tremblement de terre de 2001

Ce palais en ruines me donne envie de prendre des photos en noir et blanc !

Ce palais en ruines me donne envie de prendre des photos en noir et blanc !

La lune, les oiseaux, le palais

La lune, les oiseaux, le palais

Des pans de murs envahis par les plantes

Des pans de murs envahis par les plantes

 

La ville est construite autour d’un joli plan d’eau. Vendredi soir, quand je suis arrivée à Bhuj, de très nombreuses femmes venaient y puiser de l’eau et y faire une offrande, à l’occasion d’une fête hindoue.

Sur les bords du lac

Sur les bords du lac

Au bord du lac de Bhuj

Au bord du lac de Bhuj

Au bord du lac de Bhuj

Au bord du lac de Bhuj

Cherchez le héron

Cherchez le héron

Le plan d'eau vue depuis un parc

Le plan d’eau vue depuis un parc

Au Gujarat, j’apprécie aussi la cuisine locale, souvent intégralement végétarienne (on est sur la terre des jaïns, qui respectent toute forme de vie) et moins huileuse que dans d’autres régions du pays.
Voilà un exemple de délicieux « thali » (repas complet servi dans une assiette ronde en métal) du Gujarat, servi à volonté.

Délicieux thali gujarati

Délicieux thali gujarati

Allahabad sans le Kumbh Mela

L'affiche du film Khumb Mela. @SDD

L’affiche du film Kumbh Mela. @SDD

Aujourd’hui, je suis allée voir au cinéma le documentaire indien dont tout le monde parle ces derniers temps : « Kumbh Mela », de Pan Nalin. Pendant deux heures, il emmène le spectateur au cœur du plus grand rassemblement humain du monde : la grande fête hindoue du Kumbh Mela, qui fait affluer tous les 12 ans  des millions de personnes à Allahabad, dans le nord du pays, pour un bain sacré au point de confluence entre le Gange, la Yamuna et un 3e fleuve, mythologique celui-là, la Saraswati.

Le réalisateur suit un petit nombre de personnages au milieu de cette marée humaine : un petit garçon fugueur débrouillard, un sadhu (ascète hindou) qui a recueilli un bébé abandonné, une famille qui a perdu son fils de 3 ans dans la foule. Ces histoires semblent assez scénarisées mais n’en sont pas moins émouvantes et le film est d’une beauté visuelle saisissante. Les plans larges sur la foule des pèlerins alternent avec les plans très serrés sur les visages.  Les scènes où des pèlerins livrent de profondes réflexions métaphysiques alternent avec celles montrant le cauchemar logistique que représente une telle concentration humaine.

Je n’ai jamais assisté au Kumbh Mela mais je suis en revanche allée visiter Allahabad en décembre 2012, juste avant la dernière édition de la manifestation (janvier 2013). La ville était en pleins préparatifs pour cet événement gigantesque mais encore relativement calme. J’avais beaucoup apprécié mon séjour dans la ville.

Voilà ce que j’avais écrit dans mon carnet à ce moment-là :

« Je ne regrette pas d’avoir ajouté cette grande ville de l’Uttar Pradesh à mon parcours. Elle se situe au premier abord aux antipodes de Varanasi (Bénarès), dont les ruelles de la vieille ville, où l’on patauge dans la boue et la bouse de vache, sont tellement étroites qu’une moto peut à peine y passer. Ici, un grand nombre de rues ressemblent presque à des autoroutes, tant elles sont larges et difficiles à traverser.

Le trajet en bus s’est bien passé, bien qu’une fois de plus le « conductor » (à ne pas confondre avec le « driver ») ait continué à crier « Allahabad, Allahabad ! » alors que de mon point de vue le bus était déjà largement rempli, sièges, travée centrale et espace à côté du chauffeur compris. Comment dans les jeeps et les tempos (auto-rickshaws collectifs), il est impressionnant de constater le nombre de personnes qu’on peut encore faire monter dans un véhicule plein !

A Allahabad, pas l’ombre d’un touriste étranger, ce qui me change de Bodhgaya et Varanasi. Rares sont les personnes à parler anglais, mais quelques-unes ont volé à mon secours quand je ramais pour trouver mon hôtel.

Cet après-midi, je suis allée voir les tombeaux moghols de Khusru Bagh, un site qui a la grâce du Taj Mahal, en moins étincelant et plus sobre. Seul l’intérieur d’un des trois tombeaux, malheureusement très dégradé, comporte des décorations florales sur un fond de marbre blanc. Il présente aussi de belles fenêtres ajourées. Le tombeau principal est celui du fameux Khusru, qui essaya de tuer son père Jahangir pour lui prendre le trône. L’un des autres est celui de sa mère, qui se suicida avec de l’opium, désespérée du conflit entre son mari et son fils.

les tombeaux moghols de Khusru Bagh

Les tombeaux moghols de Khusru Bagh

L'intérieur d'un des tombeaux

L’intérieur d’un des tombeaux

les tombeaux sont entourés d'un joli jardin

Les tombeaux sont entourés d’un joli jardin

Pour sortir du parc où se trouvent les mausolées, j’ai suivi un groupe de personnes, qui s’est avéré prévoir de passer à travers un trou aménagé dans un grand porche en bois. Devant moi, un jeune homme a mis un certain temps à faire passer son vélo par le trou. Je ne savais pas trop ce que j’allais trouver de l’autre côté. C’était en fait une zone de marché assez chaotique (pléonasme !), dont j’ai dû sortir pour trouver un tempo, qui m’a menée au « Sangam », à 7 km de là : le point où le Gange rencontre la Yamuna.

Sur les vastes terrains vagues bordant les fleuves, les préparatifs pour le Kumbh Mela, la grande fête hindoue qui voit affluer pèlerins et sadhus tous les 12 ans, battaient leur plein. De nombreuses tentes étaient déjà dressées, ainsi que des dizaines de petits bungalows de toile ondulée qui serviront de toilettes. Il y a déjà beaucoup de sadhus sur place,  mais peut-être est-ce le cas toute l’année, puisque le Sangam est un lieu de bain sacré.

L’eau de la Yamuna est censée être verte et limpide, celle du Gange brune et boueuse, mais franchement je n’ai pas bien vu la différence. J’ai fait une petite promenade en bateau au coucher du soleil, en compagnie d’une famille hindoue dont le père m’a gentiment invitée à me joindre à elle, me voyant seule sur la rive.

Le fleuve, ou plutôt les fleuves, puisque nous sommes allés jusqu’au point de jonction, étaient couverts d’oiseaux que les passagers des nombreux bateaux nourrissaient de sortes de chips, les faisant former de véritables nuages au-dessus de chaque embarcation.Quand ils s’envolaient tous en même temps, leur flot dessinait un second fleuve coulant au-dessus de l’eau, dans la lumière grise et rose du crépuscule.

Dans quelques semaines, les hommes en orange seront sans doute plus nombreux que les mouettes, qui seront peut-être effrayées par cette marée humaine. Je suis assez contente de ne pas visiter Allahabad pendant le Kumbh Mela mais d’en avoir tout de même un petit avant-goût. Quand je vois l’état d’épuisement dans lequel me met une journée « normale » dans une grande ville indienne, je me dis qu’il vaut mieux éviter les périodes d’affluence exceptionnelle. »

La ville d’Allahabad compte d’autres points d’intérêt dont je n’ai pas parlé dans mon carnet bien que je les ai visités. L’université de la ville est composée de très beaux bâtiments de style anglo-indien. La maison de la famille Nehru, qui donna (au moins) trois générations de dirigeants à l’Inde, permet de découvrir de nombreux effets personnels de Nehru et de contempler la pièce où il planifia la fin du Raj britannique avec Gandhi. Instructif et émouvant.

L'université d'Allahabad comprend de mangifiques bâtiments indo-européens

L’université d’Allahabad comprend de magnifiques bâtiments indo-européens

A Allahabad, on peut aussi visiter la villa de la famille Nehru, transformée en musée

A Allahabad, on peut aussi visiter la villa de la famille Nehru, transformée en musée

C'est dans cette maison que fut planifiée par Gandhi et Nehru la fin de la colonisation britannique

C’est dans cette maison que fut planifiée par Gandhi et Nehru la fin de la colonisation britannique

Une visite intéressante et émouvante

Une visite intéressante et émouvante