Les grands moments du « Prakash tour »

Voilà presque un mois que mon voyage en Inde s’est achevé. Je sais bien que ce n’est pas le dernier et que je chercherai bientôt un prétexte pour retourner dans ce pays passionnant. En attentant, alors que la saison du foie gras et des cadeaux bat son plein, j’ai envie de me faire un cadeau à moi-même en replongeant dans les émotions de ce voyage. Voilà un petit florilège de ses temps forts.

Un autorickshawa garé dans une rue de Jodhpur, la "ville bleue"

Un autorickshaw garé dans une rue de Jodhpur, la « ville bleue » du Rajasthan

  • Les trois plus beaux moments

1. Le retour des troupeaux dans le village raïka

Un soir d’octobre, je séjourne chez une famille raïka de l’Etat du Rajasthan. Les Raïka sont des éleveurs de dromadaires et de moutons mais lorsque l’on m’a déposée le matin dans le village, les troupeaux étaient déjà partis aux pâturages, avec les hommes. Je passe donc la journée avec les femmes, sans voir le début de l’ombre d’une bosse de dromadaire.

Vers 18h, alors que la lumière commence à décliner, les troupeaux rentrent au village. Je vois d’abord passer des troupeaux de moutons au milieu desquels surnagent les tâches rouges des turbans des bergers raïka. Quand le troupeau de dromadaires de ma « famille d’accueil » apparaît au bout du chemin, je ressens une émotion que je peine encore à m’expliquer aujourd’hui. Les grandes silhouettes dégingandées des dromadaires, toutes de muscles et d’os, investissent tranquillement la petite cour de la maison. Il y a alors dans l’air du soir une paix, une harmonie entre hommes et animaux dont je me souviendrai longtemps.

L'arrivée des troupeaux "à la maison"

L’arrivée des troupeaux « à la maison »

2. L’arrivée au petit matin dans le sud de l’Orissa

Mon arrivée dans l’Orissa a été assez mouvementée. Je devais prendre un vol entre Delhi et Visakhapatnam, dans le nord de l’Andhra Pradesh, puis un train entre Visakhapatnam et le sud de l’Orissa. Mais voilà, un cyclone a frappé la côte est de l’Inde deux jours avant mon vol et réduit en miettes l’aéroport de Visakhapatnam… A l’aéroport de Delhi, on me dit que tous les vols pour « Vizag » (le surnom de la ville) sont annulés. Je réserve donc en catastrophe un vol pour Bhubaneshwar, la capitale de l’Orissa, puis un train de nuit pour le sud de l’Orissa. Grâce à ce nouvel itinéraire, je ne dois perdre que 24 heures par rapport à mon programme initial.

Le soir suivant, à la gare de Bhubaneshwar, je cherche mon chemin dans une foule compacte quand un homme sikh, à la barbe grise et au turban bleu marine, m’aborde. « Are you French? Do you know Lyon?« , me demande-t-il. Un peu étonnée, je réponds : « Yes, Lyon is a big city in France ». Il me faudra quelques secondes pour comprendre qu’il parle en fait de Leon de Chandoori Sai, le propriétaire de la « guesthouse » du sud de l’Orissa dans laquelle je compte séjourner. Lui aussi se rend chez Leon. Homme d’affaires du Pendjab, il a vendu des semences de pommes de terre à des villageois de la région et va vérifier sur place comment se passent les cultures. Leon lui a dit qu’une « French lady » devait prendre le même train que lui et il n’a pas eu de mal à m’identifier, seule étrangère dans la gare !

Ce gentleman du Penjab m’apprend que le train ne peut pas nous emmener jusqu’à destination à cause du cyclone, qui a endommagé les voies. Nous devrons donc descendre dans une obscure gare vers 5 heures du matin, d’où une voiture nous emmènera à Chandoori Sai, à deux heures de route de là. Lui et ses compagnons, deux autres « potato men », voyageront en première classe climatisée, moi en seconde classe avec ventilateurs, mais ils promettent de m’attendre sur le quai de la gare pour que je puisse partir en voiture avec eux.

A cinq heures du matin, je descends donc du train dans la lumière grise du petit matin, froissée par la nuit dans le train et pas très sure de me trouver dans la bonne gare. Heureusement, les « potato men » et la voiture sont bien là, devant la gare. La meilleure partie du trajet commence quand la voiture s’enfonce dans un paysage de collines embrumées, recouvertes par une jungle épaisse. La terre est rouge, des torrents chantent à chaque virage. La beauté du paysage me coupe le souffle et efface toute la fatigue du voyage. Loin des klaxons et des monceaux de déchets en plastique des grandes villes indiennes, j’ai l’impression d’entamer un voyage dans le temps.

Nous croisons de nombreux troupeaux de moutons, de chèvres ou de buffles avec leurs bergers, ainsi que des femmes tribales, bras nus, jambes découvertes jusqu’aux genoux, trois anneaux dans le nez, portant de lourds fagots de bois sur leur tête. Sur un tronçon de la route, nous voyons apparaître de nombreux soldats marchant en file indienne. La région abriterait en effet des naxalites, ces rebelles maoïstes en lutte contre le gouvernement et les grands propriétaires terriens.

Au-delà de cette arrivée mémorable, le sud de l’Orissa, une région aussi passionnante que difficile d’accès, restera une des grandes découvertes de ce voyage.

Femmes khond d'un village du sud de l'Orissa

Femmes khond d’un village du sud de l’Orissa

3. Spectacle de Bharatanatyam improvisé chez les chasseurs de serpents :

Bien plus tard, vers la fin de mon voyage, je suis hébergée par une très sympathique famille de chasseurs de serpents de la tribu des Irula, au Tamil Nadu. Comme dans les autres familles chez lesquelles j’ai séjourné, on y vit au rythme du soleil : on se couche tôt et on se lève vers 5 heures du matin. Je reste tout de même un peu avec les membres de la famille dans la pièce commune après le dîner, avant d’aller me coucher. La conversation est assez limitée car je ne connais que quelques mots de tamoul et eux quelques mots d’anglais.

Assis par terre, nous regardons la télévision. Des acteurs tamouls se contorsionnent dans des chorégraphies endiablées. Sunendran, un des deux fils de la famille, me demande en plaisantant de danser.  Je commence par dire non, expliquant que je ne sais pas danser. Puis je dis que j’ai appris un peu le Bharatanatyam, la danse classique d’Inde du Sud, quand j’habitais à Pondichéry, dix ans plus tôt. Poussée par toute la famille, je finis par exécuter quelques pas de danse dans la pièce, qui me valent des applaudissements enthousiastes ! Je ne me rappelle que de quelques postures et peine à coordonner la position des pieds, des doigts et des yeux comme cette danse raffinée l’exige mais je me rends compte qu’il n’y a rien de mieux que la danse et la musique (sauf peut-être la nourriture…) pour communiquer quand les mots manquent.

  • Les trois plus beaux paysages

1. Le sud de l’Orissa, dans le district de Koraput :  collines, rizières vert fluo, terre rouge, un décor enchanteur.

2. Les collines du Meghalaya perdues dans la brume : cet Etat du nord-est de l’Inde frontalier du Bangladesh n’a pas volé son surnom de « domaine des nuages » !

3. Les berges du fleuve Brahmapoutre à Guwahati, dans l’Assam : un fleuve majestueux aux eaux claires sur lesquelles dansent des pirogues et de petits bateaux à voile.

Cliquez sur les photos pour les agrandir.

  • Les trois choses qui m’ont le plus marquée / choquée

Le fait que mon voyage ait été très réussi et que j’aie été très bien reçue dans chaque communauté ne signifie pas que je n’ai pas été confrontée à des situations choquantes ou du moins qui m’ont donné à réfléchir. Elles sont présentées ci-dessous chronologiquement, sans être hiérarchisées.

1. Les centrales au charbon dans le Gujarat

Dans l’Etat du Gujarat, tout à l’ouest du pays, je me suis rendue dans un tout petit village rabari. Un village qui était considéré il y a encore quelques années comme un des plus jolis villages de cette communauté. C’était avant que deux gigantesques centrales électriques au charbon sortent de terre à quelques centaines de mètres des maisons. Le contraste entre le mode de vie et les costumes encore très traditionnels des villageois et ces énormes installations était frappant, sans que l’on puisse même parler de choc entre tradition et modernité, puisque le charbon est loin de représenter la pointe de la modernité ! Les villageois se plaignaient de la pollution et du fait que ces installations aient empiété sur des terres autrefois utilisées comme pâturages.

Une des deux centrales au charbon

Une des deux centrales au charbon

2. La condition de la femme chez les Raïka

Autant j’ai trouvé très belle la relation qu’entretiennent les éleveurs raïka avec leurs dromadaires, autant j’ai été frappée par la dureté de la condition des femmes dans cette communauté. Elles sont limitées dans leurs possibilités d’adresser la parole à leur propre famille par des règles de bienséance très strictes, interdites de s’asseoir sur des chaises, contraintes de porter en permanence d’innombrables bracelets sur toute la partie haute du bras, qui montrent qu’elles sont mariées, même lorsqu’elles travaillent sur des chantiers ou dans les champs. Leurs journées se répartissent entre la tâche sans fin de confectionner des chapati (galettes) pour toute la famille, les corvées d’eau, les corvées de bois, le balayage de la cour. Toutes les femmes raïka que j’ai rencontrées se soumettaient à ces tâches sans se plaindre, souvent avec le sourire, mais beaucoup semblaient prématurément vieillies.

Les Raïka pratiquent aussi le mariage d’enfants, ce qui signifie que la cérémonies de mariage a lieu quand les enfants sont très jeunes, parfois mêmes bébés, mais la jeune fille ne part vivre avec son mari que bien plus tard, après la puberté. A ce moment-là, il arrive qu’elle refuse d’aller vivre dans sa belle-famille ou y aille mais revienne rapidement chez ses parents car sa nouvelle vie se passe très mal. Dans ce cas, le conseil du village se réunit et fixe le montant d’une amende que la famille de la fille doit payer à celle du garçon. Ce montant est souvent exorbitant. Tant que la famille ne l’aura pas payé, ce qui peut prendre des années, elle sera mise en marge de la communauté. Aucun Raïka n’acceptera d’épouser un autre enfant de cette famille. La fille qui s’est rebellée contre son sort se retrouve ainsi responsable du malheur de toute sa famille. Une situation difficile à vivre, bien que ce soit toujours mieux que d’être obligée de continuer à vivre dans une famille où on est maltraité…

Du bois pour la cuisine

Du bois pour la cuisine

3. Le viol collectif chez les Santals

A une quinzaine de kilomètres du village santal dans lequel j’ai séjourné au Bengale occidental, une jeune fille avait été violée collectivement par les hommes de son village qui lui reprochaient d’entretenir une relation avec un homme musulman. J’étais déjà informée de cette histoire, qui avait donné lieu à des articles dans les médias indiens et internationaux, avant d’arriver dans le village.

Après avoir hésité pendant plusieurs jours à aborder le sujet avec mes interlocuteurs santals, j’ai fini par leur demander s’ils étaient au courant. Tout en condamnant le viol, ils m’ont dit que les médias avaient donné une interprétation complètement fausse de l’événement, dans le but, selon eux, de stigmatiser la communauté santale. Ils ne pensaient pas que c’était le « conseil des sages » du village qui avait ordonné ce viol punitif, comme les journalistes l’avaient écrit, mais que des jeunes gens avaient agi de leur propre initiative. Ils ont aussi souligné que les propriétaires terriens musulmans étaient souvent considérés comme des exploiteurs par les Santals, qui sont majoritairement des ouvriers agricoles sans terre. Selon eux, certains de ces hommes prennent des femmes santales comme maîtresses alors qu’ils sont déjà mariés et les abandonnent au bout de quelques années.

Tout en acceptant l’idée que les médias aient pu donner une image faussée de cette histoire par méconnaissance du contexte local (voire par volonté de salir les Santals), je me suis sentie mal à l’aise car j’avais l’impression que ces explications tendaient à rejeter une partie de la faute sur la jeune fille violée. Cet événement a jeté une ombre sur tout mon séjour chez les Santals et m’a conduite à douter de tous les propos qu’on m’a tenus sur la condition de la femme santale, censée être meilleure que celle de la plupart des femmes indiennes.

Demande à mon oncle !

Des femmes de Mawlynnong travaillent dans les plantations de fruits

Des femmes de Mawlynnong travaillent dans les plantations de fruits

Mon séjour chez les Khasi du Meghalaya me rappelle un autre voyage, à Sumatra celui-là, qui remonte à 2010. En effet, sur l’île indonésienne, j’avais séjourné chez les Minangkabaus, une société de clans à l’organisation matrilinéaire, comme les Khasi. Les deux ethnies ont de nombreux points communs, bien que les Minangkabaus soient musulmans, les Khasi chrétiens (pour environ 80% d’entre eux, les autres suivant la religion tribale traditionnelle des Khasi).

Chez les Khasi, un enfant appartient au clan de sa mère. Le nom et les biens se transmettent par les femmes. La fille la plus jeune de la famille hérite de la part la plus importante des biens du clan. Elle est considérée comme la gardienne des valeurs familiales et devra s’occuper de ses parents âgés.

Organisation matrilinéaire ne veut pas dire pour autant que ce sont les femmes qui prennent toutes les décisions. Chez les Khasi comme chez les Minangkabaus, l’oncle maternel joue un rôle prépondérant dans la famille. C’est lui le chef de clan, celui qu’on doit consulter avant de se marier, par exemple. Un homme qui se marie continue à devoir en priorité assistance à ses sœurs et à ses nièces, plus qu’à sa femme et ses enfants.

Les femmes khasi sont très actives et gagnent souvent une part significative de l’argent du foyer. De nombreux commerces khasi sont tenus par des femmes.

« Beaucoup d’Indiens pensent que nous sommes fous de respecter autant les femmes ! » m’a dit en riant un homme du village de Mawlynnong.

Pourtant, beaucoup de facteurs poussent la société khasi à abandonner son organisation traditionnelle. Dans certains cas, la cohésion du clan est remise en cause par le fait que des membres quittent le village pour s’installer en ville. En s’éloignant de leur village, ils s’éloignent aussi de l’autorité de l’oncle maternel. Le père prend alors un rôle plus important au sein de la famille.

Le christianisme, qui est arrivé au Meghalaya avec des missionnaires anglais et gallois il y a 150 ans, valorise aussi le modèle patriarcal plutôt que l’organisation matrilinéaire. Ajouter à cela une bonne louche de télévision, de médias de masse et d’influence de la culture occidentale, et la culture khasi parait alors en sursis.

Une femme khasi occupée à couper du bois pour faire la cuisine

Une femme khasi occupée à couper du bois pour faire la cuisine

Des ponts vivants et des papillons géants !

Une rue de Mawlynnong

Une rue de Mawlynnong

Après quelques jours passés à visiter Shillong et Cherrajunjee, je voulais m’enfoncer plus avant dans les collines du Meghalaya et découvrir la vie d’un village khasi. Comme je n’ai pas trouvé d’ONG pouvant m’introduire dans un village, j’ai réservé un séjour « chez l’habitant » en passant par une agence de voyage indienne spécialisée dans le tourisme équitable.

A Shillong, je suis monté dans un Sumo, sorte de jeep servant de taxi collectif. Direction le village de Mawlynnong.

Malgré le panneau à l’avant du véhicule indiquant « Capacity 11 in all », nous avons tenu à 14 dans le Sumo, plus au moins deux personnes, sinon trois, accrochées à la portière arrière. Il y avait quatre personnes à l’avant, de telle sorte que le chauffeur était complètement excentré par rapport au volant. Cela ne l’a pas empêché de conduire pendant deux heures et demie sur les routes sinueuses à l’extrême qui menaient au village. Comme entre Shillong et Cherrapunjee, le paysage était époustouflant, avec ses profonds précipices et ses collines boisées à perte de vue.

En chemin, nous avons croisé de nombreux villageois transportant de grands paniers en bambou grâce à une courroie passée autour de leur front et d’autres portant des sacs en tissu de la même façon.

Femmes khasi près de Mawlynnong

Femmes khasi près de Mawlynnong

Nous sommes arrivés à la lueur de la pleine lune (à 17 heures à peine !) dans le village de Mawlynnong, au bout d’une route étroite zigzaguant entre de hautes plantations. Je savais depuis la veille que ce village avait été élu « village le plus propre d’Asie » mais je ne m’attendais pas à trouver un grand parking en son centre, des rues entièrement asphaltées et de nombreux panneaux indiquant « lunch and tea available here ». J’arrivais sans le savoir dans un haut lieu du tourisme au Meghalaya !

J’ai d’abord été déçue de découvrir qu’une foule de touristes indiens aisés investissait le village pendant la journée, leur nombre égalant presque celui des habitants khasi, mais je dois reconnaître que le village est très agréable et très mignon.

Les chemins qui passent entre les maisons, pour la plupart en bois et sur pilotis, sont bordés de buissons offrant une profusion de grandes fleurs jaunes, blanches et roses. Une multitude de papillons, parfois grands comme la main, vient y butiner. Des paniers en bambou sont disposés à intervalle régulier pour recevoir les déchets.

Le village compte deux églises, une église presbytérienne et une autre dépendant de l’Eglise d’Inde du Nord. Le soir, à 18h30, des cantiques résonnent dans tout le village. Des cabanes installées dans les arbres, auxquelles on accède par un ingénieux réseau de passerelles, offrent une vue panoramique sur le Bangladesh, situé à seulement une heure de marche du village. La frontière est même tellement proche que mon téléphone portable français s’est mis à indiquer l’heure du Bangladesh (une demi-heure plus tard que l’heure indienne) et que j’ai reçu un SMS me disant « Orange vous accompagne au Bangladesh » !

La principale attraction des environs est un pont « vivant » fait de racines d’hévéas tressées.La continuité entre l’arbre et le pont constitue un spectacle très impressionnant, au-dessus d’un ruisseau où les habitants lavent leur linge.

Le "pont vivant"

Le « pont vivant »

Sous le pont vivant...

Sous le pont vivant…

En déambulant dans le village, j’ai pu observer des villageois préparant des feuilles de bétel (à mâcher), ainsi qu’un étonnant système pour faire sécher le poisson dans un panier attaché en haut d’une perche en bambou. La culture de la noix de bétel représente, avec les plantations de fruits (ananas, jacquiers, orangers…) et une plante à partir de laquelle sont fabriqués les balais, la principale source de revenus.

Preparation des feuilles de betel

Preparation des feuilles de betel

J’ai pu accompagner dans les plantations des femmes qui allaient y ramasser du bois et y défricher des parcelles. Elles formaient un groupe joyeux qui chantonnait et plaisantait tout en se déplaçant avec leur faucille sur des terrains très en pente.

J’ai l’honneur d’être la première visiteuse d’une « guesthouse » qu’une famille khasie a fini de peindre la veille de mon arrivée. Cette famille, de confession presbytérienne, compte sept enfants, dont cinq fils. L’aîné a un nom khasi mais les suivants ont des noms chrétiens, comme Eliezer, Jeffreyet Elton. Tous portent le nom de famille de leur mère, tradition matrilinéaire oblige.

Au petit déjeuner, j’ai droit à une assiette fumante de nouilles instantanées « Maggie »(très populaires en Inde) extrêmement épicées ! Les autres repas ressemblent à l’ordinaire de la plupart des Indiens –riz, dhal, pommes de terre – avec des œufs et du poulet en bonus, ainsi que d’excellents fruits. Bien que je ne partage pas autant le quotidien de la famille que je l’aurais souhaité et prenne mes repas toute seule, je suis très bien reçue.

Une partie de la famille qui m'accueille à Mawlynnong

Une partie de la famille qui m’accueille à Mawlynnong

 Au sec à Cherrapunjee, capitale mondiale de la pluie

Dans les environs de Cherrapunjee

Dans les environs de Cherrapunjee

Ce matin, j’ai sauté dans un bus dont le moteur émettait des sons dignes d’un chat asthmatique pour me rendre à Cherrapunjee. Cette petite ville située au sud de Shillong, tout près de la frontière avec le Bangladesh, a la particularité d’être le lieu le plus arrosé du monde. La population locale la désigne sous le nom beaucoup moins chantant de Sohra.

J’ai presque honte de devoir avouer que j’ai visité Cherrapunjee sans recevoir une goutte de pluie. En effet, le gros des précipitations a lieu entre juin et septembre.

Chute d'eau pres de Cherrapunjee

Chute d’eau pres de Cherrapunjee

Surnommée « la petite Ecosse de l’Inde », la région présente en alternance des zones de lande et des vallées très encaissées, aux versants recouverts de forêts. De nombreuses cascades émaillent le paysage. La route entre Shillong et Cherrapunjee offre au détour de chacun de ses virages en épingle à cheveux des points de vue spectaculaires.

Des collines et des nuages...

Des collines et des nuages…

Comme ces collines sont habitées par des Khasi, des légendes de cette ethnie sont associées à bon nombre de leurs sites naturels. Tel rocher est le panier abandonné par un géantqui terrorisait les habitants de la région, tel précipice porte le nom d’une femme qui s’y est jetée après avoir découvert que son 2e mari avait tué et cuisiné la fille qu’elle avait eue d’une première union.

A quelques kilomètres de Cherrapunjee, on peut également s’offrir un voyage par les yeux au Bangladesh. Depuis les hauteurs du Meghalaya, on aperçoit en effet les plaines du pays voisin. Les collines sombres du côté indien et la plaine où miroitent des cours d’eau du côté bangladais forment un harmonieux contraste.

Comme tous ces sites étant disséminés autour de Cherrapunjee, il est difficile de s’y rendre sans voiture. M’étant embarquée un peu inconsidérément sur une route déserte au milieu de la lande pour aller voir une cascade située à 5 km de là, j’ai eu la chance d’être « ramassée » par un taxi qui contenait déjà quatre militaires indiens en goguette. Ils ont eu la gentillesse de se serrer comme des sardines à l’arrière pour me laisser une place à l’avant. En sens inverse, ce sont quatre dames grisonnantes de Delhi qui m’ont offert une place dans leur voiture. Enfin, j’ai échappé au trajet de retour en bus grâce à un couple de banquiers de Calcutta qui m’a offert de me déposer à Shillong ! Bref, une journée marquée par des paysages époustouflants et des rencontres chaleureuses !

Une femme khasi et son enfant

Une femme khasi et son enfant

A l'horizon, le Bangladesh

A l’horizon, le Bangladesh

"Little Scotland"

« Little Scotland »

Bienvenue chez les Khasi !

Shillong, capitale du Meghalaya, le "domaine des nuages"

Shillong, capitale du Meghalaya, le « domaine des nuages »

Après les Raïka, les Poraja et les Santals, me voilà chez les Khasi, une communauté installée au Meghalaya, une région de collines très humides qui borde le Bangladesh.

Dès que l’on pose le pied à Shillong, la capitale du Meghalaya, il est impossible d’ignorer que l’on se trouve en terre khasi : la plupart des établissements scolaires s’appellent « khasi highschool of Truc-bidule » et de nombreuses enseignes de restaurant indiquent la présence de plats khasi au menu. Je ne promets pas de goûter toutes les spécialités locales, comme le riz cuit dans du sang de porc !

Alors qu’à Guwahati, dans l’Assam, la majorité des habitants avaient le type physique d’Indiens « du continent » (si l’on considère que l’extrême nord-est du pays constitue une sorte d’île !) et seulement une minorité des traits du sud-est asiatique, ici les peaux pâles, les pommettes hautes et les yeux légèrement bridés sont la norme. Les saris se font également plus rares, souvent remplacés par des robes, des jupes ou un tissu à carreaux plus court qu’un sari, noué différemment .

Les Khasi sont majoritairement chrétiens, de telle sorte que les églises et les panneaux appelant le passant à se laisser sauver par Jésus sont bien plus nombreux que les temples de Kali ou de Ganesh.

Mon séjour dans la région a commencé par une grosse déception. J’espérais pouvoir assister au Nongkrem Dance festival, la grande fête annuelle au cours de laquelle les Khasi remercient Dieu pour les récoltes, avec moult chants et danses, ainsi que des sacrifices de coqs et de chèvres. Les jeunes filles non-mariées portent de magnifiques vêtements de soie pour ces danses.

J’avais sollicité à répétition l’office du tourisme du Meghalaya et une agence de voyage privée, qui n’avaient jamais pu me donner de date précise de l’événement, se contentant de dire que la fête avait généralement lieu pendant la première quinzaine de novembre. Or, cette année, elle s’est terminée le 1er novembre, veille de mon arrivée dans le nord-est indien… Bref, il reste des efforts de communication à faire pour développer le tourisme dans la région !

J’espère avoir d’autres occasions de découvrir comment les croyances et coutumes pré-chrétiennes des Khasi, qui ont une organisation matrilinéaire, se marient avec leur foi chrétienne. J’ai appris aujourd’hui une légende intéressante à cet égard :

Dieu a créé 16 familles, qui vivaient avec lui au ciel mais pouvaient descendre sur terre de temps en temps, grâce à une échelle en or qui conduisait à une colline. Un jour, des membres de ces familles demandèrent à Dieu si elles pouvaient s’installer sur la colline, pour s’occuper des terres et y faire régner la justice. Dieu accepta que 7 familles, les sept premières familles khasi, s’y établissent.

Quelque temps plus tard, un démon vint expliquer aux nouveaux habitants de la terre qu’ils devaient couper le grand arbre qui symbolisait l’échelle menant au ciel. S’ils ne le faisaient pas, ses branches empêcheraient bientôt les rayons du soleil d’atteindre la terre, prévint-il. Les hommes prirent peur et coupèrent l’arbre, mais le lendemain, ils découvrirent qu’il avait repoussé, et ainsi de suite tous les matins suivants.

Finalement, un oiseau leur révéla qu’un tigre venait chaque nuit lécher le tronc de l’arbre, ce qui permettait aux branches de repousser. Après avoir coupé une fois de plus les branches, les Khasi laissèrent donc leurs haches sur le tronc, lames vers l’extérieur. Quand le tigre vient, à son habitude, il tenta de lécher l’arbre mais se coupa la langue. Il s’enfuit en miaulant de douleur et ne revint plus. Les hommes purent donc couper l’arbre une fois pour toutes.

Au lieu d’avoir plus de lumière, les habitants de la terre se trouvèrent alors plongés dans de profondes ténèbres. Ils se réunirent en assemblée et décidèrent de demander l’aide de Dieu. Celui-ci accepta que le soleil revienne, à condition que quelqu’un se sacrifie. Le seul être qui accepta de se sacrifier fut un coq. Grâce à lui, le soleil se leva à nouveau. C’est pour cela que le chant du coq indique que le lever du soleil est proche.

Aujourd’hui, pour les Khasi chrétiens, le coq est le symbole du Christ qui donne sa vie pour sauver les hommes. Intéressant, non ?