Prakash en papier !

Plus d’un an après la fin de mon dernier voyage en Inde et la rédaction du conte « Les quatre trésors de Prakash », inspiré par les traditions orales des communautés rurales dans lesquelles j’ai séjourné, il était temps de faire sortir mon manuscrit du fond du tiroir, ou plutôt des entrailles de mon disque dur.

C’est chose faite !

Vous pouvez désormais acheter le conte ici, en formats papier et numérique et aussi chez votre libraire préféré.

La couverture du livre, dessinée par Kavita Singh Kale

Si vous avez un peu suivi ce blog, vous retrouverez dans le texte les quatre communautés qui m’ont magnifiquement accueillie à l’automne 2014. Les Raïka, dont le mode de vie est si intimement lié à leurs dromadaires et leurs moutons. Les Khasi, société matrilinéaire installée au Meghalaya, le mystérieux « domaine des nuages ». Les Santals, avec leurs maisons aux frises colorées. Les Irulas, chasseurs de serpents et bons connaisseurs des plantes médicinales.

(cliquez sur les photos pour les agrandir)

 

Si vous ne les connaissez pas encore, venez les découvrir à travers les pages des « Quatre trésors de Prakash » ! Vous y croiserez aussi un dromadaire à cinq pattes, un léopard très émotif et un arbre qui chante avec une voix de femme.

Et si vous souhaitez en savoir plus sur la talentueuse Kavita Singh Kale, qui a dessiné la couverture du livre, c’est ici que cela se passe.

Jodhpur : les Raïka, la moto magique et le maharaja

Vue sur la ville depuis le fort

Vue sur la ville depuis le fort de Jodhpur

La journée de jeudi a été très spéciale. En effet, c’était le jour du lancement officiel du livre Camel Karma, dans lequel la co-fondatrice de LPPS, la vétérinaire Ilse Köhler-Rollefson, raconte les 20 années qu’elle a consacrées à la protection de la « camel culture » du Rajasthan. Le livre étant préfacé par le maharaja de Jodhpur, « son altesse » Shri Gaj Singhji II de Jodhpur, le lancement avait lieu dans le décor grandiose du fort de Jodhpur, qui domine cette ville du Rajasthan célèbre pour ses maisons bleues (à l’origine, celles des brahmanes).

Gracieusement invitée par LPPS à prendre part à l’événement, je suis montée à 5 heures du matin dans une voiture aux côtés de l’équipe de l’ONG et nous avons fait le tour de villages des environs pour embarquer des membres éminents de la communauté raïka. Parmi eux se trouvait Dailibai Raïka, une dame que LPPS a encouragée à devenir la première femme porte-parole de sa communauté et qui s’est rendue avec l’ONG à des forums de peuples pastoraux dans de nombreux pays, de la Suisse au Kenya (elle a trouvé le Kenya assez semblable à l’Inde mais n’a pas aimé la gastronomie suisse !).

Sur la route de Jodhpur, nous nous sommes arrêtés dans un temple un peu particulier, celui d’Om Bana. Une moto y est vénérée sous le nom de Bullet Baba. L’histoire raconte que son conducteur est mort dans une collision avec un arbre sur cette route. Quand les policiers ont emmené la moto au commissariat le plus proche, elle s’est « échappée » pour revenir d’elle-même jusqu’à l’arbre. Le même scénario se serait déroulé plusieurs fois de suite. Beaucoup de ferveur entoure ce bizarre petit sanctuaire.

Tous le groupe arrive à Jodhpur

Tout le groupe arrive à Jodhpur

Dans le fort de Jodhpur, nous nous sommes installés dans le joli jardin installé derrière les hautes murailles. Sur le podium, un des hommes raïka, à la barbe blanche soigneusement peignée, était assis tout près du maharaja, pour lequel les Raïka semblent avoir un immense respect. Ilse Köhler-Rollefson a dit quelques mots sur l’importance de protéger le dromadaire et le mode de vie que son élevage sous-tend, alors que la population de ces animaux a décru de 60% en 10 ans dans l’Etat du Rajasthan. Elle a rappelé que c’est un maharaja de Jodhpur qui a introduit le dromadaire dans la région, au XIVe siècle.

Une fois le lancement du livre proprement dit terminé, les Raïka ont exprimé le souhait de ne pas repartir tout de suite dans leur village, à 3 heures de route de Jodhpur, mais de visiter le fort. J’ai pu les accompagner dans la visite, avec d’autres membres de LPPS. L’occasion d’assister à d’intéressantes interactions entre ces Indiens des campagnes profondes du Rajasthan, et les Indiens des classes moyennes et supérieures qui visitaient le site. Nombre de touristes indiens souhaitaient prendre les Raïka, avec leurs bijoux traditionnels, leur turban et leur longue moustache, en photo.

Pourtant, ironiquement, ces représentants de cette communauté rurale, ne parlant ni anglais ni hindi, avaient probablement plus voyagé de par le monde que beaucoup d’entre eux, grâce à LPPS, qui fait partie d’une structure qui fédère les peuples de pasteurs de tous les continents.

Dans le fort de Jodhpur

Dans le fort de Jodhpur

Les Raïka dans le fort de Jodhpur

Les Raïka dans le fort de Jodhpur

VIsite du fort

Les Raïka ont admiré les pièces couvertes de miroirs et de fresques du fort, ont apprécié les collections d’armes et n’ont pas voulu achever la visite sans avoir fait un détour par le temple hindou que renferme le fort.

Cette journée riche en émotions s’est terminée par un joyeux déjeuner-dîner pris à 18 heures dans une dhaba (un petit restaurant au bord de la route) puis un retour dans les villages respectifs de chacun à prêt de minuit, au prix du dérangement de nombreuses vaches qui avaient déjà pris leurs quartiers au milieu de la route pour la nuit !

Jodhpur, la célèbre ville bleue

Jodhpur, la célèbre ville bleue

Les peuples premiers sont-ils « premiers » ?

 

Brochette d'enfants

Enfants photographiés en 2007 au Madhya Pradesh

Comme avant chacun de mes voyages, bien avant de monter dans  l’avion, je me jette dans des centaines de pages imprimées pour préparer mon séjour. Je ne fais pas partie de cette catégorie de voyageurs -pour qui j’ai une admiration certaine- qui aiment arriver vierges de toute lecture, de toute connaissance, dans un pays. Je suis plutôt du genre boulimique de lecture !

Succédant au livre de Sandrine Prévot sur les Raïka, ma dernière lecture en lien avec le « projet Prakash » est un petit essai de Catherine Clément intitulé Qu’est-ce qu’un peuple premier ?.

Un titre qui a retenu mon attention car trois des populations (sur quatre) que je vais rencontrer au cours de mon séjour en Inde sont des adivasi, un mot qui signifie « les premiers habitants« . Il désigne ces Indiens dont l’on dit, schématiquement, qu’ils étaient « déjà là » quand les populations aryennes se sont installées en Inde. On les appelle aussi parfois « les tribus », ou les aborigènes de l’Inde.

Or, d’emblée, dans ce livre, Catherine Clément questionne les mots qu’elle utilise. Des « peuples premiers », mais premiers par rapport à quoi, à qui ?

« Depuis près de cinquante ans, si ce n’est davantage,les ethnologues affirment qu’aucun peuple au monde n’était là « en premier ». Il n’y a pas de peuple premier. Tous sont des migrants qui en découvrirent d’autres« , écrit-elle.

Et aussi : » Premier ne signifie rien. Premier veut dire le rêve inaccessible d’un peuple à qui rien n’arriverait« .

Catherine Clément cite l’exemple des Dogon du Mali, considérés par les Français, dans les années 1930, comme l’archétype du peuple premier et étudié comme tel, mais qui se sont eux-mêmes installés au XIIe siècle sur les terres d’une autre ethnie, les Tellem, et l’ont détruite pour prendre sa place. Les peuples dits premiers sont donc toujours des « deuxièmes » par rapport à d’autres peuples.

L’expression a donc ses limites mais Catherine Clément exclut tout autant de parler de peuple « anhistorique », « sans écriture », d' »indigènes », d' »autochtones » ou de « primitifs ». Face à tous ces termes réducteurs, faux ou connotés, ce serait presque pour le terme « sauvage » qu’elle aurait le plus de sympathie !

Ce débat terminologique, qui n’est pas aussi abstrait qu’il peut y paraître, m’a intéressée car je jongle moi-même sans cesse entre différents terme pour parler des groupes de population que je vais rencontrer au cours de mon séjour. Ethnies, adivasi, « tribus répertoriées« , comme les appelle l’administration indienne ?

Cette même administration a inventé le sigle de PVTG (particulartly vulnerable tribal group) pour désigner ceux qui, parmi les « peuples premiers » de l’Inde sont les plus fragiles d’un point de vue socio-culturel. Dans les régions occupées par ces populations, les étrangers ne sont pas autorisés à rester pour la nuit ou à pénétrer dans des maisons particulières et prendre les gens en photo est interdit. L’Orissa, où je vais me rendre en octobre, compte un certain nombre de PVTG. Le développement d’un « tourisme tribal« , pas toujours respectueux des populations, dans cette région à la grande diversité ethnique constitue probablement une des raisons de la création de la catégorie administrative de PVTG.

Mais revenons à Catherine Clément. Après avoir longuement disserté sur l’impuissance des mots à cerner l’essence des « premières nations »,  elle cherche s’il existe des traits qu’elles partagent. Elle rejette l’idée, avancée par certains ethnologues dans le passé, que les peuples premiers vivent dans une situation de guerre permanente en raison de l’absence d’Etat, mais souligne qu’ils ont en commun une certaine conception de l’homme, non pas au-dessus mais au milieu de la nature. L’être humain est un être vivant, « une espèce parmi d’autres espèces, avec le devoir de les protéger toutes et le droit de vivre avec elles sous condition de ne pas les faire disparaître« . Nombre d’entre eux partagent également la même vision de la mort, opposée à celle des sociétés occidentales mais proche de celle des stoïciens et des hindous et bouddhistes.

Pour le mettre en lumière, Catherine Clément jongle avec les exemples puisés aussi bien chez les Amérindiens que les Africains. Cette passionnée de mythologie entrecroise les histoires pour en dégager les thèmes récurrents.

Une lecture stimulante, qui pose au moins autant de questions qu’elle ne donne de réponses et qui donne envie de se replonger dans une multitude de textes, de Rousseau à Freud et Lévi-Strauss. Je sens que je vais encore emporter trop de livres pour mon prochain voyage !

 

Le poursuiveur de mousson

A lire avant ou pendant le voyage ! @Béatrice Roman-Amat

Certains poursuivent leurs rêves, d’autres poursuivent du vent, d’autres encore poursuivent… la pluie !

C’est le cas d’Alexander Frater, écrivain et journaliste britannique dont je viens de lire l’excellent  « A la poursuite de la mousson« , un livre sorti en 1990 mais qui avait jusqu’à présent échappé à ma sagacité.

Avec la mousson, c’est aussi un rêve d’enfant qu’Alexander Frater poursuit. Dans sa chambre d’enfant aux Nouvelles-Hébrides était suspendu un tableau qui représentait Cherrapunjee, petite ville du nord-est de l’Inde connue pour son taux de pluviosité record. Son père lui a aussi transmis un goût prononcé pour les phénomènes météorologiques. Parvenu à l’âge d’homme, « Alex » décide de se rendre en Inde pour suivre la mousson à travers le pays et la raconter dans un livre.

De ce point de départ qui a la simplicité des idées géniales, l’auteur tire un formidable récit de voyage. De Trivandrum, au Kerala, à Cherrapunjee, en passant par Cochin, Goa, Bombay, Calcutta et Delhi, ses aventures météorologiques se lisent à la vitesse de l’éclair.

Au Kerala, il décrit l’euphorie, si difficile à concevoir pour des Européens, avec laquelle les habitants accueillent la mousson. Aux confins du Bangladesh, il constate au contraire les ravages provoqués par les pluies, lorsque l’eau prend le pouvoir sur la terre.

Étonnamment, son combat le plus épique ne l’oppose pas aux bourrasques de vent ou aux nuages noirs de la mousson mais aux pièges kafkaïens de l’administration indienne, auprès de laquelle il cherche à obtenir un permis de séjour à Cherrapunjee. La région du Meghalaya, où se trouve la ville, est en effet à l’époque en proie à des émeutes indépendantistes et rares sont les étrangers à y être admis.

Frater n’est certes pas un « backpacker ». Il descend dans les plus grands hôtels et se déplace en voiture avec chauffeur. Mais il possède ce don précieux de susciter la sympathie et retranscrit à merveille cette multitude de mini-conversations, parfois hautement métaphysiques, que l’on peut avoir lors d’un voyage en Inde avec des gens croisés au hasard de la route.

Le livre est malheureusement un peu difficile à trouver. J’ai dû l’attendre quelques jours après l’avoir commandé chez un libraire. Mais comme pour les premières pluies de mousson, ça valait la peine d’attendre !

Dans quelques mois, mes pas devraient me conduire à Cherrapunjee, hors période de mousson. C’est en effet dans cette région qu’habitent les Khasi, un des groupes ethniques que j’ai choisis pour mon projet. Après avoir dévoré les aventures du poursuiveur de mousson, je n’ai que plus hâte de découvrir le « domaine des nuages » (signification littérale du nom « Meghalaya »).

A la poursuite de la mousson, d’Alexander Frater, éditions Hoëbeke, 400 pages, 22 euros.