Les grands moments du « Prakash tour »

Voilà presque un mois que mon voyage en Inde s’est achevé. Je sais bien que ce n’est pas le dernier et que je chercherai bientôt un prétexte pour retourner dans ce pays passionnant. En attentant, alors que la saison du foie gras et des cadeaux bat son plein, j’ai envie de me faire un cadeau à moi-même en replongeant dans les émotions de ce voyage. Voilà un petit florilège de ses temps forts.

Un autorickshawa garé dans une rue de Jodhpur, la "ville bleue"

Un autorickshaw garé dans une rue de Jodhpur, la « ville bleue » du Rajasthan

  • Les trois plus beaux moments

1. Le retour des troupeaux dans le village raïka

Un soir d’octobre, je séjourne chez une famille raïka de l’Etat du Rajasthan. Les Raïka sont des éleveurs de dromadaires et de moutons mais lorsque l’on m’a déposée le matin dans le village, les troupeaux étaient déjà partis aux pâturages, avec les hommes. Je passe donc la journée avec les femmes, sans voir le début de l’ombre d’une bosse de dromadaire.

Vers 18h, alors que la lumière commence à décliner, les troupeaux rentrent au village. Je vois d’abord passer des troupeaux de moutons au milieu desquels surnagent les tâches rouges des turbans des bergers raïka. Quand le troupeau de dromadaires de ma « famille d’accueil » apparaît au bout du chemin, je ressens une émotion que je peine encore à m’expliquer aujourd’hui. Les grandes silhouettes dégingandées des dromadaires, toutes de muscles et d’os, investissent tranquillement la petite cour de la maison. Il y a alors dans l’air du soir une paix, une harmonie entre hommes et animaux dont je me souviendrai longtemps.

L'arrivée des troupeaux "à la maison"

L’arrivée des troupeaux « à la maison »

2. L’arrivée au petit matin dans le sud de l’Orissa

Mon arrivée dans l’Orissa a été assez mouvementée. Je devais prendre un vol entre Delhi et Visakhapatnam, dans le nord de l’Andhra Pradesh, puis un train entre Visakhapatnam et le sud de l’Orissa. Mais voilà, un cyclone a frappé la côte est de l’Inde deux jours avant mon vol et réduit en miettes l’aéroport de Visakhapatnam… A l’aéroport de Delhi, on me dit que tous les vols pour « Vizag » (le surnom de la ville) sont annulés. Je réserve donc en catastrophe un vol pour Bhubaneshwar, la capitale de l’Orissa, puis un train de nuit pour le sud de l’Orissa. Grâce à ce nouvel itinéraire, je ne dois perdre que 24 heures par rapport à mon programme initial.

Le soir suivant, à la gare de Bhubaneshwar, je cherche mon chemin dans une foule compacte quand un homme sikh, à la barbe grise et au turban bleu marine, m’aborde. « Are you French? Do you know Lyon?« , me demande-t-il. Un peu étonnée, je réponds : « Yes, Lyon is a big city in France ». Il me faudra quelques secondes pour comprendre qu’il parle en fait de Leon de Chandoori Sai, le propriétaire de la « guesthouse » du sud de l’Orissa dans laquelle je compte séjourner. Lui aussi se rend chez Leon. Homme d’affaires du Pendjab, il a vendu des semences de pommes de terre à des villageois de la région et va vérifier sur place comment se passent les cultures. Leon lui a dit qu’une « French lady » devait prendre le même train que lui et il n’a pas eu de mal à m’identifier, seule étrangère dans la gare !

Ce gentleman du Penjab m’apprend que le train ne peut pas nous emmener jusqu’à destination à cause du cyclone, qui a endommagé les voies. Nous devrons donc descendre dans une obscure gare vers 5 heures du matin, d’où une voiture nous emmènera à Chandoori Sai, à deux heures de route de là. Lui et ses compagnons, deux autres « potato men », voyageront en première classe climatisée, moi en seconde classe avec ventilateurs, mais ils promettent de m’attendre sur le quai de la gare pour que je puisse partir en voiture avec eux.

A cinq heures du matin, je descends donc du train dans la lumière grise du petit matin, froissée par la nuit dans le train et pas très sure de me trouver dans la bonne gare. Heureusement, les « potato men » et la voiture sont bien là, devant la gare. La meilleure partie du trajet commence quand la voiture s’enfonce dans un paysage de collines embrumées, recouvertes par une jungle épaisse. La terre est rouge, des torrents chantent à chaque virage. La beauté du paysage me coupe le souffle et efface toute la fatigue du voyage. Loin des klaxons et des monceaux de déchets en plastique des grandes villes indiennes, j’ai l’impression d’entamer un voyage dans le temps.

Nous croisons de nombreux troupeaux de moutons, de chèvres ou de buffles avec leurs bergers, ainsi que des femmes tribales, bras nus, jambes découvertes jusqu’aux genoux, trois anneaux dans le nez, portant de lourds fagots de bois sur leur tête. Sur un tronçon de la route, nous voyons apparaître de nombreux soldats marchant en file indienne. La région abriterait en effet des naxalites, ces rebelles maoïstes en lutte contre le gouvernement et les grands propriétaires terriens.

Au-delà de cette arrivée mémorable, le sud de l’Orissa, une région aussi passionnante que difficile d’accès, restera une des grandes découvertes de ce voyage.

Femmes khond d'un village du sud de l'Orissa

Femmes khond d’un village du sud de l’Orissa

3. Spectacle de Bharatanatyam improvisé chez les chasseurs de serpents :

Bien plus tard, vers la fin de mon voyage, je suis hébergée par une très sympathique famille de chasseurs de serpents de la tribu des Irula, au Tamil Nadu. Comme dans les autres familles chez lesquelles j’ai séjourné, on y vit au rythme du soleil : on se couche tôt et on se lève vers 5 heures du matin. Je reste tout de même un peu avec les membres de la famille dans la pièce commune après le dîner, avant d’aller me coucher. La conversation est assez limitée car je ne connais que quelques mots de tamoul et eux quelques mots d’anglais.

Assis par terre, nous regardons la télévision. Des acteurs tamouls se contorsionnent dans des chorégraphies endiablées. Sunendran, un des deux fils de la famille, me demande en plaisantant de danser.  Je commence par dire non, expliquant que je ne sais pas danser. Puis je dis que j’ai appris un peu le Bharatanatyam, la danse classique d’Inde du Sud, quand j’habitais à Pondichéry, dix ans plus tôt. Poussée par toute la famille, je finis par exécuter quelques pas de danse dans la pièce, qui me valent des applaudissements enthousiastes ! Je ne me rappelle que de quelques postures et peine à coordonner la position des pieds, des doigts et des yeux comme cette danse raffinée l’exige mais je me rends compte qu’il n’y a rien de mieux que la danse et la musique (sauf peut-être la nourriture…) pour communiquer quand les mots manquent.

  • Les trois plus beaux paysages

1. Le sud de l’Orissa, dans le district de Koraput :  collines, rizières vert fluo, terre rouge, un décor enchanteur.

2. Les collines du Meghalaya perdues dans la brume : cet Etat du nord-est de l’Inde frontalier du Bangladesh n’a pas volé son surnom de « domaine des nuages » !

3. Les berges du fleuve Brahmapoutre à Guwahati, dans l’Assam : un fleuve majestueux aux eaux claires sur lesquelles dansent des pirogues et de petits bateaux à voile.

Cliquez sur les photos pour les agrandir.

  • Les trois choses qui m’ont le plus marquée / choquée

Le fait que mon voyage ait été très réussi et que j’aie été très bien reçue dans chaque communauté ne signifie pas que je n’ai pas été confrontée à des situations choquantes ou du moins qui m’ont donné à réfléchir. Elles sont présentées ci-dessous chronologiquement, sans être hiérarchisées.

1. Les centrales au charbon dans le Gujarat

Dans l’Etat du Gujarat, tout à l’ouest du pays, je me suis rendue dans un tout petit village rabari. Un village qui était considéré il y a encore quelques années comme un des plus jolis villages de cette communauté. C’était avant que deux gigantesques centrales électriques au charbon sortent de terre à quelques centaines de mètres des maisons. Le contraste entre le mode de vie et les costumes encore très traditionnels des villageois et ces énormes installations était frappant, sans que l’on puisse même parler de choc entre tradition et modernité, puisque le charbon est loin de représenter la pointe de la modernité ! Les villageois se plaignaient de la pollution et du fait que ces installations aient empiété sur des terres autrefois utilisées comme pâturages.

Une des deux centrales au charbon

Une des deux centrales au charbon

2. La condition de la femme chez les Raïka

Autant j’ai trouvé très belle la relation qu’entretiennent les éleveurs raïka avec leurs dromadaires, autant j’ai été frappée par la dureté de la condition des femmes dans cette communauté. Elles sont limitées dans leurs possibilités d’adresser la parole à leur propre famille par des règles de bienséance très strictes, interdites de s’asseoir sur des chaises, contraintes de porter en permanence d’innombrables bracelets sur toute la partie haute du bras, qui montrent qu’elles sont mariées, même lorsqu’elles travaillent sur des chantiers ou dans les champs. Leurs journées se répartissent entre la tâche sans fin de confectionner des chapati (galettes) pour toute la famille, les corvées d’eau, les corvées de bois, le balayage de la cour. Toutes les femmes raïka que j’ai rencontrées se soumettaient à ces tâches sans se plaindre, souvent avec le sourire, mais beaucoup semblaient prématurément vieillies.

Les Raïka pratiquent aussi le mariage d’enfants, ce qui signifie que la cérémonies de mariage a lieu quand les enfants sont très jeunes, parfois mêmes bébés, mais la jeune fille ne part vivre avec son mari que bien plus tard, après la puberté. A ce moment-là, il arrive qu’elle refuse d’aller vivre dans sa belle-famille ou y aille mais revienne rapidement chez ses parents car sa nouvelle vie se passe très mal. Dans ce cas, le conseil du village se réunit et fixe le montant d’une amende que la famille de la fille doit payer à celle du garçon. Ce montant est souvent exorbitant. Tant que la famille ne l’aura pas payé, ce qui peut prendre des années, elle sera mise en marge de la communauté. Aucun Raïka n’acceptera d’épouser un autre enfant de cette famille. La fille qui s’est rebellée contre son sort se retrouve ainsi responsable du malheur de toute sa famille. Une situation difficile à vivre, bien que ce soit toujours mieux que d’être obligée de continuer à vivre dans une famille où on est maltraité…

Du bois pour la cuisine

Du bois pour la cuisine

3. Le viol collectif chez les Santals

A une quinzaine de kilomètres du village santal dans lequel j’ai séjourné au Bengale occidental, une jeune fille avait été violée collectivement par les hommes de son village qui lui reprochaient d’entretenir une relation avec un homme musulman. J’étais déjà informée de cette histoire, qui avait donné lieu à des articles dans les médias indiens et internationaux, avant d’arriver dans le village.

Après avoir hésité pendant plusieurs jours à aborder le sujet avec mes interlocuteurs santals, j’ai fini par leur demander s’ils étaient au courant. Tout en condamnant le viol, ils m’ont dit que les médias avaient donné une interprétation complètement fausse de l’événement, dans le but, selon eux, de stigmatiser la communauté santale. Ils ne pensaient pas que c’était le « conseil des sages » du village qui avait ordonné ce viol punitif, comme les journalistes l’avaient écrit, mais que des jeunes gens avaient agi de leur propre initiative. Ils ont aussi souligné que les propriétaires terriens musulmans étaient souvent considérés comme des exploiteurs par les Santals, qui sont majoritairement des ouvriers agricoles sans terre. Selon eux, certains de ces hommes prennent des femmes santales comme maîtresses alors qu’ils sont déjà mariés et les abandonnent au bout de quelques années.

Tout en acceptant l’idée que les médias aient pu donner une image faussée de cette histoire par méconnaissance du contexte local (voire par volonté de salir les Santals), je me suis sentie mal à l’aise car j’avais l’impression que ces explications tendaient à rejeter une partie de la faute sur la jeune fille violée. Cet événement a jeté une ombre sur tout mon séjour chez les Santals et m’a conduite à douter de tous les propos qu’on m’a tenus sur la condition de la femme santale, censée être meilleure que celle de la plupart des femmes indiennes.

La nuit au village

De tous les moments passés au village avec les Raïka, j’ai sans conteste préféré celui où les troupeaux reviennent des pâturages, vers 18 heures. Des nuages de poussière gonflent sur les chemins, des bêlements retentissent dans toutes directions, puis les troupeaux apparaissent, chèvres et moutons mêlées, suivis par la tâche rouge de l’interminable turban qu’arborent les hommes raïka. Et soudain, au détour d’un sentier se présente le majestueux troupeau de dromadaires, à l’allure un peu dégingandé.

Les troupeaux rentrent à la maison

Les troupeaux rentrent au village

La famille dans laquelle je logeais possède une bonne vingtaine de dromadaires. Leur entrée dans la cour de la maison, précédés par les moutons, était un grand moment. En une seconde, la cour, entourée de barrières en branches, a semblé rétrécir.

Le père de famille, Ganmaram, a trait une femelle et m’a donné le lait encore chaud à boire. L’ONG LPPS, qui m’a mise en contact avec cette famille raïka, cherche justement à faire connaître les vertus du lait de chamelle, peu gras et hautement conseillé aux diabétiques et aux personnes intolérantes au lactose. LPPS fabrique même de la glace à base de lait de chamelle.

L'arrivée des troupeaux "à la maison"

L’arrivée des troupeaux « à la maison »

Ganmaram trait une chamelle

Ganmaram trait une chamelle

Les employés de LPPS m’ont expliqué que les Raïka, pour qui tuer un dromadaire représente un tabou, en sont parfois réduits, faute d’argent, à vendre des bêtes dans l’Etat voisin du Madhya Pradesh, où des bouchers musulmans les abattent pour envoyer la viande en Arabie Saoudite.

En valorisant le crottin du dromadaire, utilisé pour fabriquer du papier, sa laine (les bêtes sont tondues une fois par an, au moment de la fête de Holi, c’est-à-dire avant le début de l’été) et son lait, LPPS aide les Raïka à augmenter les revenus provenant de ces animaux d’une façon compatible avec leur philosophie.

La famille de Ganmaram possède une maison « en dur », qui compte deux pièces, mais au cours de mon séjour, je n’ai jamais vu personne entrer dans ces pièces. Toutes les activités se déroulent à l’air libre Un espace couvert mais ouvert qui entoure la cour est utilisé pour faire la cuisine, dans un petit four à bois. C’est aussi là que sont disposés les lits de cordes, les seuls meubles que compte la maison, avec un grand coffre métallique, avant la nuit. Nous avons ainsi tous dormi à quelques mètres des dromadaires, avec les soupirs des bêtes en fond sonore et une vue imprenable sur la lune et les étoiles. La maison a l’électricité, mais elle est peu utilisée : le soir, nous étions essentiellement éclairés par la lueur du petit feu. La vie suit le rythme du soleil ; à 21 heures, tout le monde était couché.

Le réveil des dromadaires

Le réveil des dromadaires

Le matin, ce sont les voix des hommes et celles de nombreux paons des environs qui m’ont réveillée, avant l’aube. Les dromadaires commençaient à s’éveiller eux aussi et s’étiraient dans la cour. A peine levée, Ganga s’est attelée à préparer des galettes pour tout le monde, notamment celles que son mari emporterait avec lui pour la journée. Un travail sans fin, les galettes constituant la base de tous les repas. Pendant ce temps, Gangaram et un de ses fils balayaient l’enclos des moutons et mettaient de côté les montagnes d’excréments. Je les ai ensuite aidés à administrer un médicament à chacun des quelque 100 moutons. Gangaram leur versait un liquide bleuâtre dans la bouche pendant que son plus jeune fils lui marquait l’arrière train d’une tâche rouge, semblable à du mercurochrome, pour ne pas les traiter deux fois.

J’aime la façon dont les Raïka vivent pour leurs bêtes et par leurs bêtes, et comprends mieux désormais la fierté qu’ils tirent de la possession de dromadaires, ces montagnes d’os et de muscles si bien adaptés à l’environnement du Rajasthan. Le village où j’ai séjourné se trouve à proximité des monts Aravelli, qui marquent en quelque sorte la frontière entre le désert du Thar, à l’ouest, et la partie plus fertile du Rajasthan, à l’est.

Travail des champs pour les femmes raïka

Travail des champs pour les femmes raïka

Du bois pour la cuisine

Du bois pour la cuisine

Pourtant, même dans cette zone relativement verte, les Raïka peinent de plus en plus pour trouver des pâturages pour leurs bêtes. LPPS se bat depuis des années pour que les troupeaux puissent continuer à accéder au parc national de Kumbalgarh, créé pour protéger le léopard. L’ONG argue que les chameaux ne détruisent pas les arbres car ils ne mangent que quelques feuilles sur chacun et que les moutons, en constituant des proies facile, évitent que les léopards ne doivent s’aventurer jusque dans les villages pour trouver de la nourriture. Les Raïka n’ont pas peur de se faire manger une bête de temps en temps par un léopard, ils acceptent cela comme un tribut normal à payer à la nature.

La tétée du petit (mais déjà si grand !) dromadaire

La tétée du petit (mais déjà si grand !) dromadaire

Chez les Rabari et les Raïka

Le grand départ approche ! Dans trois semaines, je serai au Gujarat, au nord-ouest de l’Inde, pour la première étape d’un voyage qui m’emmènera aux quatre coins du pays (et un peu en plein milieu aussi).

Arrivée à Delhi le 30 septembre, je prendrai un train, qui me conduira en quelque 21 heures dans la région du Kutch, zone de marais et de désert de sel proche de la frontière avec le Pakistan.

Le Kutch est connu pour héberger des antilopes et des onagres, mais ce n’est pas pour sa faune que je m’y rendrai. Le Kutch est une des régions où vivent les Rabari. Cette communauté, « cousine » des Raïkas du Rajasthan que j’irai ensuite rencontrer à mi-chemin entre Udaïpur et Jodhpur,  vient à l’origine de la ville de Jaisalmer, dans le désert du Thar.

Selon la légende, cette caste d’éleveurs de moutons et de dromadaires aurait quitté la région de Jaisalmer il y a des siècles à la suite d’un désaccord avec le raja. Certaines versions de l’histoire racontent que le roi convoitait une jeune fille raïka, pour d’autres c’est la fille du roi qui souhaitait que son amie raïka vienne vivre avec elle, ce qui était impensable pour cette communauté très soudée. En tout cas, les Raïka/Rabari sont aujourd’hui répartis entre les régions du Gujarat et du Rajasthan et rares sont ceux qui vivent à proximité de Jaisalmer.

Néanmoins, je ne résiste pas à la tentation de publier ici quelques photos de cette magnifique cité du désert, dont les dentelles de pierre m’avaient éblouie lors d’un voyage en 2008.

Chez les Rabari du Kutch, je bénéficierai de la connaissance approfondie de la région de Judy Frater, une chercheuse américaine qui travaille depuis des années avec des artisans rabari pour les aider à commercialiser dans des conditions équitables leur magnifique artisanat et à garder vivantes leurs techniques de broderie. Judy Frater, qui parle marathi, gujarati et hindi (respect !), a su se faire accepter par les Rabari et est sans doute un des meilleurs connaisseurs de leur culture et de leur mode de vie.

Je suis en ce moment plongée dans le très beau livre qu’elle a consacré à l’art de la broderie chez les Rabari : Threads of identity.

Pour le récit de ma rencontre avec Judy Frater et surtout avec des familles rabari, il faudra repasser sur ce blog dans quelques semaines !

Sur les chemins avec les Raika

La thèse de Sandrine Prévot sur les Raika est publiée chez L'Harmattan

La thèse de Sandrine Prévot sur les Raika est publiée chez L’Harmattan

Ma lecture du moment me plonge dans le quotidien des Raika, éleveurs de moutons du Rajasthan. Il s’agit d’une thèse d’ethnologie rédigée par une Française, Sandrine Prévot, qui a longuement séjourné chez les Raika et les a même accompagnés lors d’une phase de nomadisation dans les États voisins du Rajasthan. Les Raika ne sont en effet pas de « purs » nomades mais vivent dans des villages fixes au Rajasthan et ne partent sur les chemins que parce qu’ils y sont contraints par la raréfaction des pâturages et la multiplication des périodes de sécheresse.

La thèse de Sandrine Prévot a été publié en 2010 mais les informations qu’elle a recueillies remontent au début des années 2000. J’imagine que le mode de vie des Raika a subi depuis lors de nouvelles modifications. L’un des intérêts de son travail  consiste en effet à mettre en lumière comment la modernisation rapide de l’Inde influe sur les Raika, que l’on pourrait avoir tendance, en tant qu’Occidental, à considérer comme une incarnation de « l’Inde éternelle » des campagnes, vivant loin des remous de la mondialisation. La chercheuse explique au contraire que si leur organisation sociale est relativement stable, leur mode de vie a énormément évolué depuis 20 ou 30 ans.

Le livre fait découvrir la vie très frugale des Raika, levés avec le soleil, couchés vers 21h, nourris presque exclusivement de galettes accompagnées d’un peu de sauce pimentée et de yaourt confectionné à partir du lait de leurs bêtes. Les hommes ne s’autorisent qu’un peu d’opium, synonyme d’hospitalité, de temps en temps. Vivant pour et par leurs animaux, moutons et dromadaires, ils ne peuvent s’accorder le moindre jour de congé ou de repos.

Pendant les phases de nomadisation, les Raika se déplacent en caravanes, chargeant quelques affaires et parfois les enfants les plus jeunes sur leurs dromadaires. La majorité des femmes reste au village pendant que les hommes partent avec les troupeaux de moutons à la recherche de pâturages, pendant de longs mois.

Sandrine Prévot montre comment ce mode de vie semi-nomade permet d’avoir des troupeaux plus importants et de produire plus de laine et de viande qu’un élevage sédentaire. Il fournit ainsi une réponse à une tendance qui va de paire avec  la modernisation de l’Inde : l’augmentation de la demande de viande, liée à l’évolution des modes de vie et à l’augmentation de la population musulmane en Inde. Mais en même temps – et c’est là tout le paradoxe de la situation des Raika – ce mode de vie de plus en plus nomade tend à les « tribaliser ». Leur activité est indispensable à la vie urbaine moderne mais les maintient à sa marge, loin de la société de consommation.

En outre, les phases de vie nomade exposent les Raika à de nombreux dangers. Dans l’État du Madhya Pradesh, ils craignent particulièrement les « dacoïts« , ces bandits qui viennent parfois les rançonner. Plus généralement, ils doivent faire face à la colère de certains fermiers qui ne souhaitent pas voir les troupeaux s’installer sur leurs terres (alors que d’autres sont prêts à payer pour bénéficier du fumier des animaux). Les taxes à payer pour passer d’un État de la fédération à l’autre constitue un autre problème récurrent, de même que la corruption des policiers. L’eau des points d’eau est aussi de plus en plus souvent contaminée par des pesticides.

Face à toutes ces difficultés, les Raika peuvent compter sur la très forte solidarité qui existe au sein de leur caste. Cette solidarité se manifeste à travers leur système d’alliance particulier. Les mariages des Raika se font par un système d’échange de filles entre deux familles. Ces échanges permettent de mettre les familles à égalité, puisqu’il n’y a pas une famille « donneuse » et une famille « receveuse ». Les mariages sont conclus bien avant que les intéressés aient l’âge de se marier réellement, et parfois même avant leur naissance, par leurs grands-parents. Une tradition contraire à la loi, puisque les mariages d’enfants sont prohibés en Inde depuis 1929.

Sandrine Prévot explique comment cet système matrimonial, qui se trouve au cœur de l’organisation sociale des Raika, est aujourd’hui remis en cause par un certain nombre de membres de la communauté partis s’installer dans les villes. Ils y accèdent à une certaine aisance matérielle et à un niveau de confort bien différent de celui des villages et rechignent à respecter des engagements matrimoniaux conclus des années plus tôt avec des familles de villageois. L’accès d’un nombre croissant d’enfants (surtout les garçons) à l’éducation les conduit aussi à se détourner du pastoralisme.

Ma rencontre avec les Raika, par l’intermédiaire de l’ONG LPPS, sera nécessairement moins profonde que celle de Sandrine Prévot, car beaucoup plus brève. Mais grâce à son livre, je cerne beaucoup mieux les forces contradictoires dans lesquels ces pasteurs du nord-ouest de l’Inde sont pris. Une lecture à conseiller à tous ceux qui s’intéressent (de façon détaillée, car il s’agit tout de même d’une thèse !) au Rajasthan, au pastoralisme ou encore à l’évolution des campagnes indiennes.