Chez les chasseurs de serpents

Une rue du village de Chenneri

Une rue du village de Chenneri

Irula signifie « sombre ». Quand on sait à quel point la hiérarchie sociale indienne est liée à la couleur de la peau, dire cela, c’est déjà dire beaucoup.

Néanmoins, cette façon de les désigner cette « tribu » pourrait aussi venir du fait qu’elle vivait encore il y a quelques décennies dans l’obscurité des forêts.

Les Irula constituent probablement la plus défavorisée des communautés dans lesquelles j’ai séjourné au cours de ce voyage. Mais c’est aussi celle dont les mœurs m’ont semblé les plus proches des nôtres.

L’ONG Irula Tribal Women’s Welfare Society (ITWWS) m’a mise en contact avec la famille de Masi et Susila, tous les deux attrapeurs de serpents pour une coopérative chapeautée par le gouvernement.

Masi et Susila ont fait un mariage d’amour, une pratique qui semble courante chez les Irula. Sous leur toit habitent également leurs deux fils et la petite amie de l’un d’entre eux, prénommée Sonia. Le directeur d’ITWWS m’a expliqué qu’il était fréquent chez les Irula qu’une jeune fille vienne habiter chez ses futurs beaux-parents plusieurs mois avant le mariage. Cela permet de voir si tout se passe bien avant de s’engager durablement. En tout cas, l’affection qui unit les deux couples était bien visible.

Sonia fait la lessive derrière la maison

Sonia fait la lessive derrière la maison

Par ailleurs, contrairement à ce que j’ai pu observer tout au long de mon voyage, chez Masi et Susila, les hommes participent aux tâches ménagères, qu’il s’agisse des corvées d’eau ou de la cuisine. Tout le monde prend également son repas au même moment, la mère de famille n’attendant pas que tous les autres aient fini pour se nourrir. Bref, j’ai trouvé cette famille très soudée et très sympathique.

Le jour de mon arrivée, comme Susila me demandait (par l’intermédiaire d’un interprète) quel genre de choses j’aimais manger, j’ai dit, en plaisantant à moitié, que j’avais envie de goûter la viande de rat. En effet, les Irula chassent les rats pour leur viande. Par leur passé, ils profitaient aussi de la chasse aux rats pour « voler » dans leurs tanières des réserves de riz pouvant aller jusqu’à plusieurs kilos. Aujourd’hui, les rizières ont presque disparu de la région et le riz des tanières, mais la viande de rat est toujours consommée.

Pendant tout mon séjour dans la famille, j’ai attendu avec une certaine appréhension le moment où l’on me servirait des bouchées de rat, mais je n’ai eu droit qu’à de bons plats de légumes et un curry de poisson férocement épicé !

La maison dans laquelle j’étais reçue était un des plus belles du village. Grâce aux revenus tirés de la capture des serpents pour la coopérative, cette famille a pu accéder à un niveau de confort bien supérieur à celui des simples ouvriers agricoles. Sa maison, pimpante sous sa couche de peinture vert clair, comprend quatre pièces, plus une cuisine extérieure, installée sous un toit en branchages.

Le confort ne va pas toutefois pas jusqu’à l’eau courante. Comme chez les Raïka, il y a un robinet installé à proximité de la maison et quand l’eau y est disponible, à heure fixe, il faut se dépêcher de remplir le maximum de récipients et de transvaser l’eau dans des cuves. Elle servira ensuite, jusqu’au lendemain matin à se laver, boire, faire la cuisine, la lessive et la vaisselle.

Une fois de plus, je me suis trouvée bête en soulevant péniblement de quelques centimètres des récipients remplis d’eau que des femmes faisant une tête de moins que moi transportaient sans problème !

Les autres maisons du village sont d’allure beaucoup moins engageante que celle où je logeais. Celles des familles les plus pauvres sont en terre avec un toit en branchage, parfois recouvert tant bien que mal de bâches en plastique pour empêcher les pluies de mousson (nous sommes en plein dedans) de pénétrer à l’intérieur.

D’autres sont de petits cubes en béton financés par le gouvernement, souvent flanqués d’une cuisine extérieure au toit en branches. Toutes les familles ne parviennent pas à accéder à ce programme, car il faut avancer l’argent nécessaire pour construire la maison « en dur », et ensuite seulement le gouvernement rembourse les frais engagés sur présentation de la facture.

Une maison du village de Chenneri

Une maison du village de Chenneri

De nombreuses familles du village ont en revanche accès à des cartes d’alimentation, dans le cadre d’un programme de lutte contre la malnutrition. Ces cartes leur donnent le droit d’acheter 30 kg de riz par mois au prix d’une roupie le kilo, c’est-à-dire presque rien.

Comme presque toutes les communautés visitées depuis le début de ce voyage, les Irula sont une communauté en transition. La jeune génération s’intéresse nettement moins aux serpents que les précédentes. L’activité de la coopérative a également tendance à décliner. Comme ses quelque 330 membres, Susila et Masi ne sont autorisés à attraper que le nombre de serpents que la coopérative leur commande, appartenant à des espèces déterminées.

La connaissance des plantes médicinales constitue une autre richesse des Irula qui pourrait disparaître avec leurs anciens. ITWWS travaille à la valorisation des connaissances des guérisseuses traditionnelles et commercialise toute une gamme de poudres et d’huiles fabriquées à partir de plantes locales. De la lutte contre la chute des cheveux aux traitements contre les calculs rénaux et le diabète, chacun peut y trouver son bonheur.

Jolie petite fille du village

Jolie petite fille du village

Là où les cobras crachent leur venin…

Un cobra blanc sous  la supervision de Jésus, Ganesh et Allah !

Un cobra blanc sous la supervision de Jésus, Ganesh et Allah !

Au Rajasthan, j’ai dormi au milieu des dromadaires. Dans l’Assam, je suis allée taquiner les rhinocéros unicornes. Au Tamil Nadu (sud-est de l’Inde), pour la dernière étape de mon voyage, place aux animaux à sang froid !

J’ai inauguré mon séjour dans la région par une visite à la « Madras Crocodile Bank Trust and Center for herpetology », une institution qui fait à la fois office de zoo spécialisé et de centre de recherche et de conservation pour des espèces de tortues, de serpents et de crocodiles.

Je ne nourris pas de passion secrète pour les serpents et les crocodiles. Mon intérêt pour ce lieu tient au fait qu’il emploie de nombreux Irula, des membres du groupe tribal du Tamil Nadu que j’ai décidé de faire figurer dans mon livre.

Les Irula sont connus pour leur bonne connaissance des plantes médicinales et leur habileté à attraper les serpents. Il y a encore quelques décennies, ils vivaient de la chasse et de la récolte des produits de la forêt (bois, cire, miel, racines…). Les lois de protection de la nature adoptées dans les années 1970 les ont obligés à abandonner ce mode de vie. Ne possédant pas de terre, les Irula sont alors souvent devenus ouvrier agricoles.

Une loi sur la protection de la faune sauvage leur a également interdit de tuer les serpents pour vendre leur peau.Mais à partir des années 1980, les Irula se sont organisés en coopérative pour récolter et vendre le venin des serpents qu’ils attrapent. Ce venin, utilisé pour fabriquer des antipoison et des traitements contre le cancer, est recueilli sans tuer l’animal. Les Irula peuvent ainsi continuer à tirer un revenu de leurs talents traditionnels de pisteurs et attrapeurs de serpents.

Des créatures qu'on n'aimerait pas croiser au détour d'un chemin !

Des créatures qu’on n’aimerait pas croiser au détour d’un chemin !

A la Crocodile Bank, j’ai pu assister à la « traite » des serpents, effectuée sous les yeux des visiteurs par des Irula aux gestes très sûrs. Dans une sorte de préau, des dizaines de pots en terre contenant des serpents étaient alignés. Un homme allait y puiser les animaux avec un bâton muni d’un crochet et les passait à un de ses collègues, qui leur faisait cracher leur venin dans un récipient. Une troisième personne marquait ensuite le serpent, de façon à ce qu’il ne soit pas prélevé plusieurs fois.

L’opération était spectaculaire quand de gros serpents passaient de mains en mains. Un cobra blanc m’a laissé une impression particulièrement forte.

Le cobra blanc

Le cobra blanc

Chaque serpent est gardé pendant un mois à la Crocodile Bank. Au cours de ce mois, il est « trait » quatre fois, avant d’être relâché. Un Irula qui amène un cobra au centre est payé 2.000 Rs (1 euro = environ 80 Rs). A titre de comparaison, un manœuvre agricole gagne environ 130 Rs par jour de travail.

L’Inde compte 50 espèces de serpents venimeux, qui causent la mort d’au moins 25.000 personnes par an (ce chiffre ne comprend que les personnes qui ont été amenées dans les hôpitaux, pas celles qui ont été soignées par des guérisseurs traditionnels), selon les données de la Crocodile Bank.

Néanmoins, l’activité de la coopérative des attrapeurs de serpents irula semble être sur le déclin. Si j’ai bien compris, cela est dû en bonne partie au développement de sociétés de nanotechnologies, qui parviennent aujourd’hui à créer des antipoison à partir de quantités infimes de venin de serpent. Des lourdeurs bureaucratiques seraient aussi en cause.

Quel que soit l’avenir qui attend la coopérative, il est intéressant de constater que les connaissances ancestrales de tribus placées tout en bas de l’échelle sociale indienne peuvent rendre de grands services à la médecine moderne.

Sympathique pensionnaire de la Crocodile Bank !

Sympathique pensionnaire de la Crocodile Bank !

Pour en savoir plus, lisez mon article sur le même thème sur le blog « Making of » de l’AFP.