Le Chettinad, un rêve éveillé

Vue sur un village du Chettinad depuis un temple de Murugan

Vue sur un village du Chettinad depuis un temple de Murugan

Une fois bouclé le « Prakash-tour », j’ai pris quelques jours pour simplement profiter du Sud de l’Inde sans rendre visite à aucune tribu aux mœurs matrimoniales originales ou aux traditions orales bien vivaces.

Mes pas m’ont emmenée entre autres dans la région du Chettinad, une partie rurale du Tamil Nadu à côté de laquelle le visiteur risque de passer s’il se contente de voyager de ville en ville. Ce serait fort dommage car les minuscules villages du Chettinad renferment des milliers de palais (entre 11.000 et 15.000, aussi énorme que cela puisse paraître !) tous plus grandioses les uns que les autres.

Le Chettinad est la terre des Chettiars, une caste de marchands qui a fait fortune au XIXe siècle en commerçant en Asie du Sud-Est. Les familles ont affiché leur réussite en faisant construire d’immenses maisons, utilisant les matériaux les plus fastueux, du bois de teck de Birmanie au marbre d’Italie.

Cliquez sur les photos pour les agrandir. (Ce ciel gris ne rend pas justice aux couleurs vives des maisons !).

L’âge d’or des Chettiars a pris fin avec la Seconde Guerre mondiale. Leurs affaires ont périclité et la jeune génération a quitté la région du Chettinad pour chercher du travail dans les grandes villes indiennes et à l’étranger. Le silence s’est installé dans les cours de maisons devenues trop grandes, qui ne s’animaient plus que lors de rares fêtes de famille, quand elles n’étaient pas laissées complètement à l’abandon.

Mais depuis quelques années, certaines de ces demeures ont été transformées en hôtels pleins de charme, souvent encore décorés des photos en noir et blanc et des portraits des familles Chettiars qui les ont fait construire. C’est le cas de Saratha Vilas, un hôtel ouvert par deux Français férus d’architecture, dans le village de Kothamangalam (voir photo ci-dessus).

D’autres maisons sont ouvertes à la visite. Moyennant quelques roupies, le curieux peut traverser une immense véranda, entrer dans une première pièce aux dimensions de salle de bal, puis dans une cour entourée de colonnes, puis dans une autre cour tout aussi somptueuse. Derrière chaque porte, l’émerveillement est au rendez-vous.

La région est d’autant plus agréable à visiter que les villages du Chettinad sont petits et se parcourent facilement à pied. On flâne entre les grandes demeures, en humant le parfum d’une époque disparue. Pas de pollution, presque pas de klaxons : un répit bienvenu au milieu du chaos indien ! Le contraste entre le calme des villages et le faste des maisons est saisissant. Certains hôtels proposent des carrioles tirées par des bœufs, pour se plonger paisiblement dans cette atmosphère surannée.

Une simple mais jolie maison tamoule au milieu des palais !

Une simple mais jolie maison tamoule au milieu des palais !

Les rues des villages sont bordées de dizaines de palais

Les rues des villages sont bordées de dizaines de palais

Rhino y es-tu ?

Jeudi 13 novembre, 4 heures du matin. C’est le bruit de la pluie qui me réveille. Je commence par me demander si ce n’est pas le bruit du ventilateur ou simplement mon voisin de chambre qui prend sa douche. Je voudrais le croire, mais non, pas de doute, il pleut des cordes.

Mon réveil était programmé pour 4h15. A 5 heures, je dois monter sur un éléphant pour partir à la rencontre des rhinocéros unicornes du parc national de Kaziranga, dans l’Assam (nord-est de l’Inde).

Avec plus de 2.000 rhinocéros unicornes, le parc regroupe une très large proportion des spécimens de cette espèce menacée. Il abrite aussi des buffles, différentes sortes de daims et des tigres. Mais avec ces trombes d’eau, le programme semble compromis.

Heureusement, peu avant 5 heures, la pluie a le bon goût de cesser et je peux monter, en compagnie d’un Allemand et d’un Israélien, sans compter le « mahout », sur le dos d’un sympathique éléphant, dans la lumière grise du petit matin. Nous ne sommes pas seuls à pénétrer dans les hautes herbes du parc. Une dizaine d’éléphants chargés de touristes constitue un véritable convoi. Certains éléphants sont suivis de leur petit, qui slalome entre les adultes.

Cliquez sur les photos pour les agrandir.

La première rencontre de taille ne se fait pas attendre. Un rhinocéros prend son bain dans une flaque de boue. Il reste placide malgré le cercle d’éléphants qui se forme autour de lui. Plus loin, dans une zone moins touffue, des dizaines de daims paissent en compagnie d’aigrettes. Des buffles aux cornes impressionnantes, plus farouches que les rhinocéros, se déplacent dans les hautes herbes, gardant leurs distances avec les éléphants.

L’air est encore chargé d’humidité, les pieds des éléphants s’enfoncent profondément dans la boue à chaque pas, les différentes teintes de vert du paysage émergent progressivement de la nuit. Un beau moment malgré le grand nombre d’éléphants et de touristes.

Un daim du parc de Kaziranga

Un daim du parc de Kaziranga

La journée continue avec un autre « safari », en jeep cette fois-ci. Contre toute attente, il donne plus l’impression que l’heure passée à dos d’éléphant de s’enfoncer au cœur du parc, sans déranger les animaux. Nous observons d’innombrables oiseaux, pélicans, cigognes, grues, aigrettes, petits rapaces… Aucun tigre ne montre le bout de ses moustaches, mais les buffles, rhinocéros et daims sont à nouveau au rendez-vous.

Le rhino menaçant

Un rhino menaçant !

La route est bloquée...

La route est bloquée…

Le meilleur moment est évidemment celui où un rhinocéros décide brusquement de charger la jeep et où tous ses occupants crient en même temps au chauffeur « go, go, go ! ». Heureusement, ce n’était que de l’esbroufe et l’énorme masse grise s’arrête après quelques mètres. Notre chauffeur nous explique qu’un rhinocéros peut se déplacer à 60 km à l’heure.

Pouvoir observer d’aussi près cet animal qui semble tout droit sorti de la préhistoire, avec son épaisse carapace, vaut vraiment le déplacement jusqu’à Kaziranga.

 

Des ponts vivants et des papillons géants !

Une rue de Mawlynnong

Une rue de Mawlynnong

Après quelques jours passés à visiter Shillong et Cherrajunjee, je voulais m’enfoncer plus avant dans les collines du Meghalaya et découvrir la vie d’un village khasi. Comme je n’ai pas trouvé d’ONG pouvant m’introduire dans un village, j’ai réservé un séjour « chez l’habitant » en passant par une agence de voyage indienne spécialisée dans le tourisme équitable.

A Shillong, je suis monté dans un Sumo, sorte de jeep servant de taxi collectif. Direction le village de Mawlynnong.

Malgré le panneau à l’avant du véhicule indiquant « Capacity 11 in all », nous avons tenu à 14 dans le Sumo, plus au moins deux personnes, sinon trois, accrochées à la portière arrière. Il y avait quatre personnes à l’avant, de telle sorte que le chauffeur était complètement excentré par rapport au volant. Cela ne l’a pas empêché de conduire pendant deux heures et demie sur les routes sinueuses à l’extrême qui menaient au village. Comme entre Shillong et Cherrapunjee, le paysage était époustouflant, avec ses profonds précipices et ses collines boisées à perte de vue.

En chemin, nous avons croisé de nombreux villageois transportant de grands paniers en bambou grâce à une courroie passée autour de leur front et d’autres portant des sacs en tissu de la même façon.

Femmes khasi près de Mawlynnong

Femmes khasi près de Mawlynnong

Nous sommes arrivés à la lueur de la pleine lune (à 17 heures à peine !) dans le village de Mawlynnong, au bout d’une route étroite zigzaguant entre de hautes plantations. Je savais depuis la veille que ce village avait été élu « village le plus propre d’Asie » mais je ne m’attendais pas à trouver un grand parking en son centre, des rues entièrement asphaltées et de nombreux panneaux indiquant « lunch and tea available here ». J’arrivais sans le savoir dans un haut lieu du tourisme au Meghalaya !

J’ai d’abord été déçue de découvrir qu’une foule de touristes indiens aisés investissait le village pendant la journée, leur nombre égalant presque celui des habitants khasi, mais je dois reconnaître que le village est très agréable et très mignon.

Les chemins qui passent entre les maisons, pour la plupart en bois et sur pilotis, sont bordés de buissons offrant une profusion de grandes fleurs jaunes, blanches et roses. Une multitude de papillons, parfois grands comme la main, vient y butiner. Des paniers en bambou sont disposés à intervalle régulier pour recevoir les déchets.

Le village compte deux églises, une église presbytérienne et une autre dépendant de l’Eglise d’Inde du Nord. Le soir, à 18h30, des cantiques résonnent dans tout le village. Des cabanes installées dans les arbres, auxquelles on accède par un ingénieux réseau de passerelles, offrent une vue panoramique sur le Bangladesh, situé à seulement une heure de marche du village. La frontière est même tellement proche que mon téléphone portable français s’est mis à indiquer l’heure du Bangladesh (une demi-heure plus tard que l’heure indienne) et que j’ai reçu un SMS me disant « Orange vous accompagne au Bangladesh » !

La principale attraction des environs est un pont « vivant » fait de racines d’hévéas tressées.La continuité entre l’arbre et le pont constitue un spectacle très impressionnant, au-dessus d’un ruisseau où les habitants lavent leur linge.

Le "pont vivant"

Le « pont vivant »

Sous le pont vivant...

Sous le pont vivant…

En déambulant dans le village, j’ai pu observer des villageois préparant des feuilles de bétel (à mâcher), ainsi qu’un étonnant système pour faire sécher le poisson dans un panier attaché en haut d’une perche en bambou. La culture de la noix de bétel représente, avec les plantations de fruits (ananas, jacquiers, orangers…) et une plante à partir de laquelle sont fabriqués les balais, la principale source de revenus.

Preparation des feuilles de betel

Preparation des feuilles de betel

J’ai pu accompagner dans les plantations des femmes qui allaient y ramasser du bois et y défricher des parcelles. Elles formaient un groupe joyeux qui chantonnait et plaisantait tout en se déplaçant avec leur faucille sur des terrains très en pente.

J’ai l’honneur d’être la première visiteuse d’une « guesthouse » qu’une famille khasie a fini de peindre la veille de mon arrivée. Cette famille, de confession presbytérienne, compte sept enfants, dont cinq fils. L’aîné a un nom khasi mais les suivants ont des noms chrétiens, comme Eliezer, Jeffreyet Elton. Tous portent le nom de famille de leur mère, tradition matrilinéaire oblige.

Au petit déjeuner, j’ai droit à une assiette fumante de nouilles instantanées « Maggie »(très populaires en Inde) extrêmement épicées ! Les autres repas ressemblent à l’ordinaire de la plupart des Indiens –riz, dhal, pommes de terre – avec des œufs et du poulet en bonus, ainsi que d’excellents fruits. Bien que je ne partage pas autant le quotidien de la famille que je l’aurais souhaité et prenne mes repas toute seule, je suis très bien reçue.

Une partie de la famille qui m'accueille à Mawlynnong

Une partie de la famille qui m’accueille à Mawlynnong

Bienvenue chez les Khasi !

Shillong, capitale du Meghalaya, le "domaine des nuages"

Shillong, capitale du Meghalaya, le « domaine des nuages »

Après les Raïka, les Poraja et les Santals, me voilà chez les Khasi, une communauté installée au Meghalaya, une région de collines très humides qui borde le Bangladesh.

Dès que l’on pose le pied à Shillong, la capitale du Meghalaya, il est impossible d’ignorer que l’on se trouve en terre khasi : la plupart des établissements scolaires s’appellent « khasi highschool of Truc-bidule » et de nombreuses enseignes de restaurant indiquent la présence de plats khasi au menu. Je ne promets pas de goûter toutes les spécialités locales, comme le riz cuit dans du sang de porc !

Alors qu’à Guwahati, dans l’Assam, la majorité des habitants avaient le type physique d’Indiens « du continent » (si l’on considère que l’extrême nord-est du pays constitue une sorte d’île !) et seulement une minorité des traits du sud-est asiatique, ici les peaux pâles, les pommettes hautes et les yeux légèrement bridés sont la norme. Les saris se font également plus rares, souvent remplacés par des robes, des jupes ou un tissu à carreaux plus court qu’un sari, noué différemment .

Les Khasi sont majoritairement chrétiens, de telle sorte que les églises et les panneaux appelant le passant à se laisser sauver par Jésus sont bien plus nombreux que les temples de Kali ou de Ganesh.

Mon séjour dans la région a commencé par une grosse déception. J’espérais pouvoir assister au Nongkrem Dance festival, la grande fête annuelle au cours de laquelle les Khasi remercient Dieu pour les récoltes, avec moult chants et danses, ainsi que des sacrifices de coqs et de chèvres. Les jeunes filles non-mariées portent de magnifiques vêtements de soie pour ces danses.

J’avais sollicité à répétition l’office du tourisme du Meghalaya et une agence de voyage privée, qui n’avaient jamais pu me donner de date précise de l’événement, se contentant de dire que la fête avait généralement lieu pendant la première quinzaine de novembre. Or, cette année, elle s’est terminée le 1er novembre, veille de mon arrivée dans le nord-est indien… Bref, il reste des efforts de communication à faire pour développer le tourisme dans la région !

J’espère avoir d’autres occasions de découvrir comment les croyances et coutumes pré-chrétiennes des Khasi, qui ont une organisation matrilinéaire, se marient avec leur foi chrétienne. J’ai appris aujourd’hui une légende intéressante à cet égard :

Dieu a créé 16 familles, qui vivaient avec lui au ciel mais pouvaient descendre sur terre de temps en temps, grâce à une échelle en or qui conduisait à une colline. Un jour, des membres de ces familles demandèrent à Dieu si elles pouvaient s’installer sur la colline, pour s’occuper des terres et y faire régner la justice. Dieu accepta que 7 familles, les sept premières familles khasi, s’y établissent.

Quelque temps plus tard, un démon vint expliquer aux nouveaux habitants de la terre qu’ils devaient couper le grand arbre qui symbolisait l’échelle menant au ciel. S’ils ne le faisaient pas, ses branches empêcheraient bientôt les rayons du soleil d’atteindre la terre, prévint-il. Les hommes prirent peur et coupèrent l’arbre, mais le lendemain, ils découvrirent qu’il avait repoussé, et ainsi de suite tous les matins suivants.

Finalement, un oiseau leur révéla qu’un tigre venait chaque nuit lécher le tronc de l’arbre, ce qui permettait aux branches de repousser. Après avoir coupé une fois de plus les branches, les Khasi laissèrent donc leurs haches sur le tronc, lames vers l’extérieur. Quand le tigre vient, à son habitude, il tenta de lécher l’arbre mais se coupa la langue. Il s’enfuit en miaulant de douleur et ne revint plus. Les hommes purent donc couper l’arbre une fois pour toutes.

Au lieu d’avoir plus de lumière, les habitants de la terre se trouvèrent alors plongés dans de profondes ténèbres. Ils se réunirent en assemblée et décidèrent de demander l’aide de Dieu. Celui-ci accepta que le soleil revienne, à condition que quelqu’un se sacrifie. Le seul être qui accepta de se sacrifier fut un coq. Grâce à lui, le soleil se leva à nouveau. C’est pour cela que le chant du coq indique que le lever du soleil est proche.

Aujourd’hui, pour les Khasi chrétiens, le coq est le symbole du Christ qui donne sa vie pour sauver les hommes. Intéressant, non ?

Guwahati, porte d’entrée du « Far East » indien

Silhouette

Silhouette sur les rives du Brahmapoutre

Guwahati m’a séduite par surprise. Je ne m’attendais pas du tout à tomber sous le charme de la capitale de l’Assam, que je considérais juste comme un point d’entrée dans l’extrême nord-est de l’Inde, cette excroissance qui s’étend entre le Bhoutan, le Bangladesh et la Birmanie.

Dès le matin, la journée a bien commencé. Mon vol Calcutta-Guwahati a atterri à l’heure sous un grand ciel bleu et le commandant de bord a annoncé une agréable température extérieure de 29 degrés, à 11h du matin.

En gagnant le centre-ville en taxi, j’ai pu contempler les collines boisées qui entourent la ville. Elles n’empêchent pas Guwahati de réserver l’accueil habituel des grandes cités indiennes aux visiteurs, entre constructions en béton disgracieuses, circulation intense et bruits de klaxons.

J’ai passé le début de l’après-midi à visiter le musée régional, dont les collections de sculptures, de manuscrits anciens et de bronzes sont très belles mais dont la section réservée à l’ethnologie et aux modes de vie des « tribus » de la région s’avère décevante : des vitrines poussiéreuses et des cartons explicatifs installés si loin dans l’ombre qu’ils sont impossibles à déchiffrer ! En outre, elle ne traitait que des populations de l’Assam, pas de celles du Meghalaya voisin, alors que j’espérais trouver des objets appartenant aux Khasi, la communauté dans laquelle je vais séjourner cette semaine. Rien à voir avec le passionnant musée tribal de Bhubaneshwar, où j’aurais pu passer une journée entière.

La bonne surprise de la journée se trouvait plus loin, sur les rives du majestueux Brahmapoutre. Je ne sais pas pourquoi, je m’attendais à trouver un fleuve tumultueux, aux eaux boueuses. Je suis au contraire tombée en arrêt devant une belle étendue aux nuances bleu pâle, calme comme un lac. Le fleuve est très large et parsemé d’îles. Des canots étroits et de petites embarcations à voile y naviguent.

Une très agréable promenade ombragée est aménagée le long du fleuve. En ce dimanche, c’était le lieu de rendez-vous de nombreux jeunes couples, parfois enlacés, ce qui est suffisamment rare en Inde pour être souligné ! Les rives sablonneuses du fleuve étaient quant à elles le territoire des pêcheurs.

J’ai marché pendant une heure le long du fleuve et pris plus de 80 photos, ce qui donne une idée de la beauté des jeux de lumière sur l’eau ! Dès 16h30, la nuit s’annonçait et le ciel commençait à rosir.

Seul bémol, le fond sonore, composé des croassements des innombrables corneilles, qui apportaient une touche macabre à ce décor bucolique !

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Surf sur canapé à Bhubaneshwar

Ces jours-ci, je découvre une tribu indienne bien différente de celle des Bonda ou des Kondh : celle des couchsurfers !

Je suis en effet hébergée à Bhubaneshwar, la capitale de l’Orissa, par une jeune Indienne de 20 ans et ses parents, que j’ai trouvés sur le site Couchsurfing.org et qui ont gentiment accepté de me loger pour quelques nuits. Ce site, qui repose sur le principe de la gratuité et de la réciprocité (mais on héberge généralement des gens différents de ceux chez qui on est hébergé), permet aux voyageurs de se sentir plus que de simples touristes de passage dans une ville, puisqu’ils partagent un peu de la vie de ses habitants.

La famille qui m’héberge me fait faire un bond gigantesque entre l’Inde des campagnes les plus reculées et celle de l’élite cosmopolite des grandes villes. Mes hôtes sont originaires du Kerala mais ont vécu de nombreuses années à Dubaï et ont pour principale langue l’anglais. Comble de l’ouverture d’esprit, la jeune fille a même un petit ami français !

Mes sacs poussiéreux posés dans leur confortable appartement climatisé, j’étais libre d’aller visiter en toute légèreté une petite partie des quelque 700 temples que compte la ville. Très verte, elle me semble plus agréable et moins polluée que la plupart des capitales régionales indiennes. Dommage que le climat y soit aussi humide, l’air aussi poisseux…

Cliquez sur les photos pour les agrandir.

Ma deuxième journée a Bhubaneshar a été nettement moins orientée « tourisme » que la première. Les parents de ma « famille d’accueil » m’ont emmenée à l’école où ils enseignent tous les deux. Nous y sommes arrivés au moment de l’ « assembly », ce grand rassemblement de tous les élèves pour chanter l’hymne national, qui a lieu chaque matin dans toutes les écoles du pays. Poussée en avant, je me suis retrouvée à faire un petit discours devant les centaines d’élèves présents pour leur dire ce que je faisais en Inde et les encourager à lire autant de livres que possible !

Deux professeurs de français m’ont invitée dans leur classe, pour que je puisse aider leurs élèves à pratiquer la langue de Molière. De petits Indiens très bien élevés m’ont posé quelques questions sur ma famille, mes desserts indiens préférés et les sports que je pratique. Une expérience sympathique !

Nous sommes ensuite allés visiter l’institution voisine, intitulée KISS (Kalinga Institute of Social Sciences) un internat qui accueille le nombre hallucinant de 22 000 enfants tribaux de l’Orissa et d’autres Etats indiens. L’institut ressemble à une ville dans la ville, avec sa gigantesque cuisine, son usine d’eau potable, ses salles de classes, ses cohortes d’enfants en uniformes… Les enfants reçoivent une éducation 100% gratuite, d’abord dans leur langue locale puis entièrement en anglais. Les plus doués d’entre eux pourront accéder aux études supérieures, en bénéficiant des 5% de places réservées aux « tribus » par la constitution indienne, en vertu d’une politique de discrimination positive.

Les différents responsables que j’ai rencontrés m’ont vanté les bons résultats des élèves, aussi bien dans les disciplines académiques qu’en rugby ou en tir à l’arc. L’école est fière de participer à la réalisation des « objectifs de développement pour le millénaire ».

Actuellement, tous les enfants étudient à Bhubaneshwar, loin de leur village, où ils ne rentrent qu’à la fin de l’année scolaire. Bien que je n’ai pas eu l’occasion d’évoquer cette question avec les enfants, j’imagine que ce changement total de mode de vie et cette séparation avec leur famille doit être difficile à vivre. Mais KISS est en train de créer des branches dans chacun des districts de l’Orissa où habitent des populations tribales, de façon à ce que les enfants de 5 à 10 ans puissent étudier plus près de leur famille. Probablement un grand progrès.

Au pays des 62 tribus

Mon séjour dans les collines du sud de l’Orissa, à l’est de l’Inde, vient de prendre fin. J’en ressors éblouie par la beauté des paysages, le contraste saisissant entre la terre rouge, le vert sombre de la jungle et le vert clair des champs, ponctué des tâches aux couleurs vives des vêtements des femmes tribales.

Moins pudique que la majorité des femmes indiennes, elles ne portent qu’un tissu enroulé autour du corps, sans blouse ni jupon, laissant voir leurs bras, leurs épaules et leurs jambes jusqu’aux genoux.

L’Orissa abrite 62 « tribus » (le gouvernement les appelle les « tribus répertoriées », on parle aussi des « Adivasi », les « premiers habitants » de l’Inde) différentes et c’est justement cette mosaïque ethnique qui m’a attirée ici. Au cours de mon séjour, j’ai essentiellement côtoyé des Poraja et des Kondh.

Famille de l'ethnie khond

Famille de l’ethnie kondh

Moi qui cherche à travers ce voyage à refléter une petite partie de la diversité géographique et humaine de l’Inde, je suis servie. Non seulement les paysages de l’Orissa n’ont rien à voir avec ceux, très arides, du Gujarat et du Rajasthan, que je viens de traverser, mais les mœurs des Poraja et des Kondh n’ont rien à voir avec celles des Raïka (qui constituent une caste, non une tribu, au regard du gouvernement indien).

Les Raïka sont des éleveurs mais ne tuent pas leurs animaux, tandis que les Poraja sacrifient des animaux, notamment des chèvres, à l’occasion de fêtes religieuses. Les Kondh pratiquaient même le sacrifice humain jusqu’au milieu du XIXe siècle. Quand les Britanniques ont interdit cette pratique, ils se sont rabattus sur les sacrifices d’animaux.

Les bêtes étaient omniprésentes dans les villages que j’ai visités. Des poussins entraient et sortaient sans cesse des maisons basses, peintes de couleurs vives, tandis que des veaux et des agneaux se promenaient entre les maisons.

Tandis que les Raïka ont un type physique plutôt persan, les Kondh et les Poraja sont plus sombres de peau, avec des nez épatés et parfois des cheveux bouclés.

Comme la plupart des « tribus » indiennes, celles du sud de l’Orissa sont soumises à une forte pression liée à la modernisation rapide du pays. Le sous-sol de l’Etat est riche en minerais, notamment en bauxite, ce qui a conduit à plusieurs conflits entre des tribus voulant rester sur leurs terres ancestrales et de grandes compagnies minières.

L’alcoolisme constitue un gros problème parmi ces populations. Certains marchés tribaux de la région ont la triste réputation de conduire chaque semaine, une fois les ventes terminées, à des beuveries dans lesquelles des familles entières, enfants compris, finissent ivres morts.

Je n’ai pas assisté à cela, mais une vieille dame poraja qui avait été chargée de me raconter les contes de son village a bu une quantité impressionnante d’alcool de riz au cours de l’après-midi que nous avons passé ensemble et j’ai vu plusieurs fois des villageois, hommes et femmes, tituber sur la route, en plein jour.

Poiti, la vieille dame poraja qui me raconte des histoires

Poiti, la vieille dame poraja qui m’a raconté plein d’histoires

Malgré ce problème, j’ai reçu un très bon accueil dans les villages poraja et khond et sur les marchés où je me suis rendue. Les villages ne se trouvent pas au bord des routes mais au bout de petits chemins, au milieu des champs. Voilà qui donne l’occasion de slalomer entre les rizières vert fluo en écoutant tinter les cloches des vaches.

Scène campagnarde, sud de l'Orissa

Scène campagnarde, sud de l’Orissa

Infos pratiques : dans le sud de l’Orissa, j’ai séjourné à Chandoori Sai, une résidence de tourisme durable mise sur pied par un sympathique Australien, Leon. Chandoori Sai se situe en pleine campagne, vraiment au beau milieu de nulle part, dans un environnement naturel somptueux. On peut y accéder en train depuis Vishakapatnam (quand un cyclone ne détruit pas l’aéroport de la ville au moment où on s’apprête à s’y rendre, comme cela a été le cas pour moi !) ou depuis Bhubaneshwar, la capitale de l’Orissa.

Chandoori Sai a été construit en utilisant les techniques traditionnelles des villages poraja des environs. Les plafonds des chambres sont en bambou tressé et il y a de belles poteries partout. Toutes les employées sont des femmes des environs. Leur gentillesse et leur disponibilité facilite beaucoup les interactions avec les villageois, bien loin de cette forme de « tourisme tribal » agressif qui s’est développé dans l’Orissa.

Seul inconvénient, mais minime quand on ne passe que quelques jours sur place : les téléphones portables passent difficilement et les coupures d’électricité peuvent durer des journées entières (mais là encore, le cyclone rendait la situation pire que la normale lors de mon séjour).

Le village de Goudaguda, où est installé Chandoori Sai

Le village de Goudaguda, où est installé Chandoori Sai

Je me suis acheté un sari local, que les "filles" de Chandoori Sai m'ont mis sur mes vêtements

Je me suis acheté un sari local, que les « filles » de Chandoori Sai m’ont mis sur mes vêtements