Les grands moments du « Prakash tour »

Voilà presque un mois que mon voyage en Inde s’est achevé. Je sais bien que ce n’est pas le dernier et que je chercherai bientôt un prétexte pour retourner dans ce pays passionnant. En attentant, alors que la saison du foie gras et des cadeaux bat son plein, j’ai envie de me faire un cadeau à moi-même en replongeant dans les émotions de ce voyage. Voilà un petit florilège de ses temps forts.

Un autorickshawa garé dans une rue de Jodhpur, la "ville bleue"

Un autorickshaw garé dans une rue de Jodhpur, la « ville bleue » du Rajasthan

  • Les trois plus beaux moments

1. Le retour des troupeaux dans le village raïka

Un soir d’octobre, je séjourne chez une famille raïka de l’Etat du Rajasthan. Les Raïka sont des éleveurs de dromadaires et de moutons mais lorsque l’on m’a déposée le matin dans le village, les troupeaux étaient déjà partis aux pâturages, avec les hommes. Je passe donc la journée avec les femmes, sans voir le début de l’ombre d’une bosse de dromadaire.

Vers 18h, alors que la lumière commence à décliner, les troupeaux rentrent au village. Je vois d’abord passer des troupeaux de moutons au milieu desquels surnagent les tâches rouges des turbans des bergers raïka. Quand le troupeau de dromadaires de ma « famille d’accueil » apparaît au bout du chemin, je ressens une émotion que je peine encore à m’expliquer aujourd’hui. Les grandes silhouettes dégingandées des dromadaires, toutes de muscles et d’os, investissent tranquillement la petite cour de la maison. Il y a alors dans l’air du soir une paix, une harmonie entre hommes et animaux dont je me souviendrai longtemps.

L'arrivée des troupeaux "à la maison"

L’arrivée des troupeaux « à la maison »

2. L’arrivée au petit matin dans le sud de l’Orissa

Mon arrivée dans l’Orissa a été assez mouvementée. Je devais prendre un vol entre Delhi et Visakhapatnam, dans le nord de l’Andhra Pradesh, puis un train entre Visakhapatnam et le sud de l’Orissa. Mais voilà, un cyclone a frappé la côte est de l’Inde deux jours avant mon vol et réduit en miettes l’aéroport de Visakhapatnam… A l’aéroport de Delhi, on me dit que tous les vols pour « Vizag » (le surnom de la ville) sont annulés. Je réserve donc en catastrophe un vol pour Bhubaneshwar, la capitale de l’Orissa, puis un train de nuit pour le sud de l’Orissa. Grâce à ce nouvel itinéraire, je ne dois perdre que 24 heures par rapport à mon programme initial.

Le soir suivant, à la gare de Bhubaneshwar, je cherche mon chemin dans une foule compacte quand un homme sikh, à la barbe grise et au turban bleu marine, m’aborde. « Are you French? Do you know Lyon?« , me demande-t-il. Un peu étonnée, je réponds : « Yes, Lyon is a big city in France ». Il me faudra quelques secondes pour comprendre qu’il parle en fait de Leon de Chandoori Sai, le propriétaire de la « guesthouse » du sud de l’Orissa dans laquelle je compte séjourner. Lui aussi se rend chez Leon. Homme d’affaires du Pendjab, il a vendu des semences de pommes de terre à des villageois de la région et va vérifier sur place comment se passent les cultures. Leon lui a dit qu’une « French lady » devait prendre le même train que lui et il n’a pas eu de mal à m’identifier, seule étrangère dans la gare !

Ce gentleman du Penjab m’apprend que le train ne peut pas nous emmener jusqu’à destination à cause du cyclone, qui a endommagé les voies. Nous devrons donc descendre dans une obscure gare vers 5 heures du matin, d’où une voiture nous emmènera à Chandoori Sai, à deux heures de route de là. Lui et ses compagnons, deux autres « potato men », voyageront en première classe climatisée, moi en seconde classe avec ventilateurs, mais ils promettent de m’attendre sur le quai de la gare pour que je puisse partir en voiture avec eux.

A cinq heures du matin, je descends donc du train dans la lumière grise du petit matin, froissée par la nuit dans le train et pas très sure de me trouver dans la bonne gare. Heureusement, les « potato men » et la voiture sont bien là, devant la gare. La meilleure partie du trajet commence quand la voiture s’enfonce dans un paysage de collines embrumées, recouvertes par une jungle épaisse. La terre est rouge, des torrents chantent à chaque virage. La beauté du paysage me coupe le souffle et efface toute la fatigue du voyage. Loin des klaxons et des monceaux de déchets en plastique des grandes villes indiennes, j’ai l’impression d’entamer un voyage dans le temps.

Nous croisons de nombreux troupeaux de moutons, de chèvres ou de buffles avec leurs bergers, ainsi que des femmes tribales, bras nus, jambes découvertes jusqu’aux genoux, trois anneaux dans le nez, portant de lourds fagots de bois sur leur tête. Sur un tronçon de la route, nous voyons apparaître de nombreux soldats marchant en file indienne. La région abriterait en effet des naxalites, ces rebelles maoïstes en lutte contre le gouvernement et les grands propriétaires terriens.

Au-delà de cette arrivée mémorable, le sud de l’Orissa, une région aussi passionnante que difficile d’accès, restera une des grandes découvertes de ce voyage.

Femmes khond d'un village du sud de l'Orissa

Femmes khond d’un village du sud de l’Orissa

3. Spectacle de Bharatanatyam improvisé chez les chasseurs de serpents :

Bien plus tard, vers la fin de mon voyage, je suis hébergée par une très sympathique famille de chasseurs de serpents de la tribu des Irula, au Tamil Nadu. Comme dans les autres familles chez lesquelles j’ai séjourné, on y vit au rythme du soleil : on se couche tôt et on se lève vers 5 heures du matin. Je reste tout de même un peu avec les membres de la famille dans la pièce commune après le dîner, avant d’aller me coucher. La conversation est assez limitée car je ne connais que quelques mots de tamoul et eux quelques mots d’anglais.

Assis par terre, nous regardons la télévision. Des acteurs tamouls se contorsionnent dans des chorégraphies endiablées. Sunendran, un des deux fils de la famille, me demande en plaisantant de danser.  Je commence par dire non, expliquant que je ne sais pas danser. Puis je dis que j’ai appris un peu le Bharatanatyam, la danse classique d’Inde du Sud, quand j’habitais à Pondichéry, dix ans plus tôt. Poussée par toute la famille, je finis par exécuter quelques pas de danse dans la pièce, qui me valent des applaudissements enthousiastes ! Je ne me rappelle que de quelques postures et peine à coordonner la position des pieds, des doigts et des yeux comme cette danse raffinée l’exige mais je me rends compte qu’il n’y a rien de mieux que la danse et la musique (sauf peut-être la nourriture…) pour communiquer quand les mots manquent.

  • Les trois plus beaux paysages

1. Le sud de l’Orissa, dans le district de Koraput :  collines, rizières vert fluo, terre rouge, un décor enchanteur.

2. Les collines du Meghalaya perdues dans la brume : cet Etat du nord-est de l’Inde frontalier du Bangladesh n’a pas volé son surnom de « domaine des nuages » !

3. Les berges du fleuve Brahmapoutre à Guwahati, dans l’Assam : un fleuve majestueux aux eaux claires sur lesquelles dansent des pirogues et de petits bateaux à voile.

Cliquez sur les photos pour les agrandir.

  • Les trois choses qui m’ont le plus marquée / choquée

Le fait que mon voyage ait été très réussi et que j’aie été très bien reçue dans chaque communauté ne signifie pas que je n’ai pas été confrontée à des situations choquantes ou du moins qui m’ont donné à réfléchir. Elles sont présentées ci-dessous chronologiquement, sans être hiérarchisées.

1. Les centrales au charbon dans le Gujarat

Dans l’Etat du Gujarat, tout à l’ouest du pays, je me suis rendue dans un tout petit village rabari. Un village qui était considéré il y a encore quelques années comme un des plus jolis villages de cette communauté. C’était avant que deux gigantesques centrales électriques au charbon sortent de terre à quelques centaines de mètres des maisons. Le contraste entre le mode de vie et les costumes encore très traditionnels des villageois et ces énormes installations était frappant, sans que l’on puisse même parler de choc entre tradition et modernité, puisque le charbon est loin de représenter la pointe de la modernité ! Les villageois se plaignaient de la pollution et du fait que ces installations aient empiété sur des terres autrefois utilisées comme pâturages.

Une des deux centrales au charbon

Une des deux centrales au charbon

2. La condition de la femme chez les Raïka

Autant j’ai trouvé très belle la relation qu’entretiennent les éleveurs raïka avec leurs dromadaires, autant j’ai été frappée par la dureté de la condition des femmes dans cette communauté. Elles sont limitées dans leurs possibilités d’adresser la parole à leur propre famille par des règles de bienséance très strictes, interdites de s’asseoir sur des chaises, contraintes de porter en permanence d’innombrables bracelets sur toute la partie haute du bras, qui montrent qu’elles sont mariées, même lorsqu’elles travaillent sur des chantiers ou dans les champs. Leurs journées se répartissent entre la tâche sans fin de confectionner des chapati (galettes) pour toute la famille, les corvées d’eau, les corvées de bois, le balayage de la cour. Toutes les femmes raïka que j’ai rencontrées se soumettaient à ces tâches sans se plaindre, souvent avec le sourire, mais beaucoup semblaient prématurément vieillies.

Les Raïka pratiquent aussi le mariage d’enfants, ce qui signifie que la cérémonies de mariage a lieu quand les enfants sont très jeunes, parfois mêmes bébés, mais la jeune fille ne part vivre avec son mari que bien plus tard, après la puberté. A ce moment-là, il arrive qu’elle refuse d’aller vivre dans sa belle-famille ou y aille mais revienne rapidement chez ses parents car sa nouvelle vie se passe très mal. Dans ce cas, le conseil du village se réunit et fixe le montant d’une amende que la famille de la fille doit payer à celle du garçon. Ce montant est souvent exorbitant. Tant que la famille ne l’aura pas payé, ce qui peut prendre des années, elle sera mise en marge de la communauté. Aucun Raïka n’acceptera d’épouser un autre enfant de cette famille. La fille qui s’est rebellée contre son sort se retrouve ainsi responsable du malheur de toute sa famille. Une situation difficile à vivre, bien que ce soit toujours mieux que d’être obligée de continuer à vivre dans une famille où on est maltraité…

Du bois pour la cuisine

Du bois pour la cuisine

3. Le viol collectif chez les Santals

A une quinzaine de kilomètres du village santal dans lequel j’ai séjourné au Bengale occidental, une jeune fille avait été violée collectivement par les hommes de son village qui lui reprochaient d’entretenir une relation avec un homme musulman. J’étais déjà informée de cette histoire, qui avait donné lieu à des articles dans les médias indiens et internationaux, avant d’arriver dans le village.

Après avoir hésité pendant plusieurs jours à aborder le sujet avec mes interlocuteurs santals, j’ai fini par leur demander s’ils étaient au courant. Tout en condamnant le viol, ils m’ont dit que les médias avaient donné une interprétation complètement fausse de l’événement, dans le but, selon eux, de stigmatiser la communauté santale. Ils ne pensaient pas que c’était le « conseil des sages » du village qui avait ordonné ce viol punitif, comme les journalistes l’avaient écrit, mais que des jeunes gens avaient agi de leur propre initiative. Ils ont aussi souligné que les propriétaires terriens musulmans étaient souvent considérés comme des exploiteurs par les Santals, qui sont majoritairement des ouvriers agricoles sans terre. Selon eux, certains de ces hommes prennent des femmes santales comme maîtresses alors qu’ils sont déjà mariés et les abandonnent au bout de quelques années.

Tout en acceptant l’idée que les médias aient pu donner une image faussée de cette histoire par méconnaissance du contexte local (voire par volonté de salir les Santals), je me suis sentie mal à l’aise car j’avais l’impression que ces explications tendaient à rejeter une partie de la faute sur la jeune fille violée. Cet événement a jeté une ombre sur tout mon séjour chez les Santals et m’a conduite à douter de tous les propos qu’on m’a tenus sur la condition de la femme santale, censée être meilleure que celle de la plupart des femmes indiennes.

Chez les chasseurs de serpents

Une rue du village de Chenneri

Une rue du village de Chenneri

Irula signifie « sombre ». Quand on sait à quel point la hiérarchie sociale indienne est liée à la couleur de la peau, dire cela, c’est déjà dire beaucoup.

Néanmoins, cette façon de les désigner cette « tribu » pourrait aussi venir du fait qu’elle vivait encore il y a quelques décennies dans l’obscurité des forêts.

Les Irula constituent probablement la plus défavorisée des communautés dans lesquelles j’ai séjourné au cours de ce voyage. Mais c’est aussi celle dont les mœurs m’ont semblé les plus proches des nôtres.

L’ONG Irula Tribal Women’s Welfare Society (ITWWS) m’a mise en contact avec la famille de Masi et Susila, tous les deux attrapeurs de serpents pour une coopérative chapeautée par le gouvernement.

Masi et Susila ont fait un mariage d’amour, une pratique qui semble courante chez les Irula. Sous leur toit habitent également leurs deux fils et la petite amie de l’un d’entre eux, prénommée Sonia. Le directeur d’ITWWS m’a expliqué qu’il était fréquent chez les Irula qu’une jeune fille vienne habiter chez ses futurs beaux-parents plusieurs mois avant le mariage. Cela permet de voir si tout se passe bien avant de s’engager durablement. En tout cas, l’affection qui unit les deux couples était bien visible.

Sonia fait la lessive derrière la maison

Sonia fait la lessive derrière la maison

Par ailleurs, contrairement à ce que j’ai pu observer tout au long de mon voyage, chez Masi et Susila, les hommes participent aux tâches ménagères, qu’il s’agisse des corvées d’eau ou de la cuisine. Tout le monde prend également son repas au même moment, la mère de famille n’attendant pas que tous les autres aient fini pour se nourrir. Bref, j’ai trouvé cette famille très soudée et très sympathique.

Le jour de mon arrivée, comme Susila me demandait (par l’intermédiaire d’un interprète) quel genre de choses j’aimais manger, j’ai dit, en plaisantant à moitié, que j’avais envie de goûter la viande de rat. En effet, les Irula chassent les rats pour leur viande. Par leur passé, ils profitaient aussi de la chasse aux rats pour « voler » dans leurs tanières des réserves de riz pouvant aller jusqu’à plusieurs kilos. Aujourd’hui, les rizières ont presque disparu de la région et le riz des tanières, mais la viande de rat est toujours consommée.

Pendant tout mon séjour dans la famille, j’ai attendu avec une certaine appréhension le moment où l’on me servirait des bouchées de rat, mais je n’ai eu droit qu’à de bons plats de légumes et un curry de poisson férocement épicé !

La maison dans laquelle j’étais reçue était un des plus belles du village. Grâce aux revenus tirés de la capture des serpents pour la coopérative, cette famille a pu accéder à un niveau de confort bien supérieur à celui des simples ouvriers agricoles. Sa maison, pimpante sous sa couche de peinture vert clair, comprend quatre pièces, plus une cuisine extérieure, installée sous un toit en branchages.

Le confort ne va pas toutefois pas jusqu’à l’eau courante. Comme chez les Raïka, il y a un robinet installé à proximité de la maison et quand l’eau y est disponible, à heure fixe, il faut se dépêcher de remplir le maximum de récipients et de transvaser l’eau dans des cuves. Elle servira ensuite, jusqu’au lendemain matin à se laver, boire, faire la cuisine, la lessive et la vaisselle.

Une fois de plus, je me suis trouvée bête en soulevant péniblement de quelques centimètres des récipients remplis d’eau que des femmes faisant une tête de moins que moi transportaient sans problème !

Les autres maisons du village sont d’allure beaucoup moins engageante que celle où je logeais. Celles des familles les plus pauvres sont en terre avec un toit en branchage, parfois recouvert tant bien que mal de bâches en plastique pour empêcher les pluies de mousson (nous sommes en plein dedans) de pénétrer à l’intérieur.

D’autres sont de petits cubes en béton financés par le gouvernement, souvent flanqués d’une cuisine extérieure au toit en branches. Toutes les familles ne parviennent pas à accéder à ce programme, car il faut avancer l’argent nécessaire pour construire la maison « en dur », et ensuite seulement le gouvernement rembourse les frais engagés sur présentation de la facture.

Une maison du village de Chenneri

Une maison du village de Chenneri

De nombreuses familles du village ont en revanche accès à des cartes d’alimentation, dans le cadre d’un programme de lutte contre la malnutrition. Ces cartes leur donnent le droit d’acheter 30 kg de riz par mois au prix d’une roupie le kilo, c’est-à-dire presque rien.

Comme presque toutes les communautés visitées depuis le début de ce voyage, les Irula sont une communauté en transition. La jeune génération s’intéresse nettement moins aux serpents que les précédentes. L’activité de la coopérative a également tendance à décliner. Comme ses quelque 330 membres, Susila et Masi ne sont autorisés à attraper que le nombre de serpents que la coopérative leur commande, appartenant à des espèces déterminées.

La connaissance des plantes médicinales constitue une autre richesse des Irula qui pourrait disparaître avec leurs anciens. ITWWS travaille à la valorisation des connaissances des guérisseuses traditionnelles et commercialise toute une gamme de poudres et d’huiles fabriquées à partir de plantes locales. De la lutte contre la chute des cheveux aux traitements contre les calculs rénaux et le diabète, chacun peut y trouver son bonheur.

Jolie petite fille du village

Jolie petite fille du village

Là où les cobras crachent leur venin…

Un cobra blanc sous  la supervision de Jésus, Ganesh et Allah !

Un cobra blanc sous la supervision de Jésus, Ganesh et Allah !

Au Rajasthan, j’ai dormi au milieu des dromadaires. Dans l’Assam, je suis allée taquiner les rhinocéros unicornes. Au Tamil Nadu (sud-est de l’Inde), pour la dernière étape de mon voyage, place aux animaux à sang froid !

J’ai inauguré mon séjour dans la région par une visite à la « Madras Crocodile Bank Trust and Center for herpetology », une institution qui fait à la fois office de zoo spécialisé et de centre de recherche et de conservation pour des espèces de tortues, de serpents et de crocodiles.

Je ne nourris pas de passion secrète pour les serpents et les crocodiles. Mon intérêt pour ce lieu tient au fait qu’il emploie de nombreux Irula, des membres du groupe tribal du Tamil Nadu que j’ai décidé de faire figurer dans mon livre.

Les Irula sont connus pour leur bonne connaissance des plantes médicinales et leur habileté à attraper les serpents. Il y a encore quelques décennies, ils vivaient de la chasse et de la récolte des produits de la forêt (bois, cire, miel, racines…). Les lois de protection de la nature adoptées dans les années 1970 les ont obligés à abandonner ce mode de vie. Ne possédant pas de terre, les Irula sont alors souvent devenus ouvrier agricoles.

Une loi sur la protection de la faune sauvage leur a également interdit de tuer les serpents pour vendre leur peau.Mais à partir des années 1980, les Irula se sont organisés en coopérative pour récolter et vendre le venin des serpents qu’ils attrapent. Ce venin, utilisé pour fabriquer des antipoison et des traitements contre le cancer, est recueilli sans tuer l’animal. Les Irula peuvent ainsi continuer à tirer un revenu de leurs talents traditionnels de pisteurs et attrapeurs de serpents.

Des créatures qu'on n'aimerait pas croiser au détour d'un chemin !

Des créatures qu’on n’aimerait pas croiser au détour d’un chemin !

A la Crocodile Bank, j’ai pu assister à la « traite » des serpents, effectuée sous les yeux des visiteurs par des Irula aux gestes très sûrs. Dans une sorte de préau, des dizaines de pots en terre contenant des serpents étaient alignés. Un homme allait y puiser les animaux avec un bâton muni d’un crochet et les passait à un de ses collègues, qui leur faisait cracher leur venin dans un récipient. Une troisième personne marquait ensuite le serpent, de façon à ce qu’il ne soit pas prélevé plusieurs fois.

L’opération était spectaculaire quand de gros serpents passaient de mains en mains. Un cobra blanc m’a laissé une impression particulièrement forte.

Le cobra blanc

Le cobra blanc

Chaque serpent est gardé pendant un mois à la Crocodile Bank. Au cours de ce mois, il est « trait » quatre fois, avant d’être relâché. Un Irula qui amène un cobra au centre est payé 2.000 Rs (1 euro = environ 80 Rs). A titre de comparaison, un manœuvre agricole gagne environ 130 Rs par jour de travail.

L’Inde compte 50 espèces de serpents venimeux, qui causent la mort d’au moins 25.000 personnes par an (ce chiffre ne comprend que les personnes qui ont été amenées dans les hôpitaux, pas celles qui ont été soignées par des guérisseurs traditionnels), selon les données de la Crocodile Bank.

Néanmoins, l’activité de la coopérative des attrapeurs de serpents irula semble être sur le déclin. Si j’ai bien compris, cela est dû en bonne partie au développement de sociétés de nanotechnologies, qui parviennent aujourd’hui à créer des antipoison à partir de quantités infimes de venin de serpent. Des lourdeurs bureaucratiques seraient aussi en cause.

Quel que soit l’avenir qui attend la coopérative, il est intéressant de constater que les connaissances ancestrales de tribus placées tout en bas de l’échelle sociale indienne peuvent rendre de grands services à la médecine moderne.

Sympathique pensionnaire de la Crocodile Bank !

Sympathique pensionnaire de la Crocodile Bank !

Pour en savoir plus, lisez mon article sur le même thème sur le blog « Making of » de l’AFP.

A l’assaut des « Garo Hills » !

Une cabane perchée au-dessus d'une plantation

Une cabane perchée au-dessus d’une plantation

Il me restait quelques jours à passer au Meghalaya, après avoir exploré les « Khasi Hills » et avant de m’envoler vers Madras, au sud du pays, pour la dernière étape de mon voyage. J’ai décidé d’en profiter pour aller découvrir une autre tribu du Nord-Est de l’Inde : les Garo.

Alors que les Khasi appartiennent à la famille khmère, les Garo sont de souche tibéto-birmane. Ils habitent dans les collines du sud-ouest du Meghalaya, à 5 heures de route de Guwahati. Comme les Khasi, ils se sont massivement convertis au christianisme, sous l’influence de missionnaires (baptistes, et non presbytériens cette fois).

Toutefois, une partie d’entre eux continue à pratiquer la religion tribale traditionnelle. C’était le cas dans le village que j’ai visité, celui de Sadolpara.

J’y ai été impressionnée par la longueur des maisons, faites de bois et de bambous tressés. Elles sont construites autour d’un foyer central et décorées d‘empreintes de doigts faites avec de la poudre de riz. Des plumes ornent souvent l’entrée principale, tandis des trophées de cervidés sont accrochés dans la sorte de véranda qui occupe l’arrière de la maison.

Accompagnés par deux fonctionnaires qui me servaient de guides, j’ai été très bien reçue par les habitants, qui m’ont fait boire de la bière de riz et m’ont même invitée à déjeuner. Le repas se composait de riz, de purée de courge et d’une tasse de miel venant directement de la forêt, le tout arrosé de bière de riz (que j’ai fait mon possible pour ne pas boire, car la nourriture très épicée et l’odeur douçâtre de la bière de riz mettaient mon estomac à rude épreuve !).

Déjeuner dans une famille garo ! Attention les papilles !

Déjeuner dans une famille garo : attention les papilles !

Un peu plus tard, nous avons rencontré une femme âgée qui nous a montré la statue érigée en mémoire de son fils, mort quelques mois plus tôt. Coiffée d’un parapluie, la statue était aussi garnie de tout ce dont l’homme pouvait avoir besoin dans l’au-delà : des paquets de biscuits, du riz, une gourde de bière de riz, du bétel, du riz…

La dame semblait fière de la monter et, malgré ma gêne initiale, a insisté pour que nous soyons prises en photo toutes les deux devant la statue.

La statue en mémoire à un fils décédé

Une statue en mémoire à un fils décédé

La statue en mémoire à un fils décédé

Une statue en mémoire à un fils décédé

On m’a également montré une sorte de « Y » de bois planté au milieu du village, qui sert de billot pour décapiter les vaches lors de fêtes religieuses, et le bâtiment dans lequel la justice est rendue. Comme chez les Santal du Bengale occidental, la justice coutumière du village semble prévaloir sur toute autre forme de loi.

Les Garo pratiquent ce que les Indiens appellent « Jhum cultivation », la culture sur brûlis. Ils défrichent un pan de colline, y mettent le feu, puis y cultivent du coton, des courges et divers autres légumes, des piments, du gingembre… Si j’ai bien compris ce que l’on m’a expliqué, une fois que la parcelle ne peut plus être cultivée, ils parviennent quand même à y faire pousser des noix de cajou. Des cabanes sont installées dans les arbres au milieu des plantations et permettent aux habitants de passer la nuit sur place pendant les périodes de forte activité.

 

A la pêche aux histoires

Jeunes garçons de Bishnubati

Jeunes garçons santals de Bishnubati

Voilà trois histoires, parmi plein d’autres, que m’ont racontées des enfants et des femmes du village santal de Bishnubati, au Bengale occidental. J’essaie en effet, à chaque étape de mon voyage, de recueillir un maximum d’histoires auprès des communautés que je rencontre. J’y picorerai ensuite des éléments pour écrire ma propre histoire.

Le tisserand et sa rizière

Un homme exerce le métier de tisserand mais il possède aussi une rizière. Il plante du riz tous les ans et prie Dieu pour que la récolte soit bonne. Un jour, tôt le matin, il prie à haute voix dans son champs. Un homme occupé à faire ses besoins à proximité l’entend et lui répond en se faisant passer pour Dieu. Il lui conseille de venir le lendemain récolter le riz mais d’abord de déposer des vêtements dans un coin de la rizière. Le tisserand obéit. Le lendemain, il revient et coupe les plants, mais ils ne sont pas mûrs, il n’y a pas de riz dedans.

Moralité : mieux vaut exercer sa profession plutôt que de chercher à avoir toujours plus.

Un de mes raconteurs d'histoires

Un de mes raconteurs d’histoires

Les fils bleus et rouges

Un homme part dans la jungle pour couper du bois. Il s’assoit sur une branche et est occupé à couper une branche quand celle sur laquelle il est assis se casse. Il tombe. Un autre homme qui passe par là se moque de lui. « Tu ne sais même pas couper une branche ! ». Le premier lui répond qu’il n’a qu’à essayer, que la même chose va lui arriver, et il s’éloigne dans la forêt. Le moqueur monte à son tour dans l’arbre et effectivement la branche sur laquelle il s’assoit se casse et il tombe. Il rattrape l’autre homme en courant et lui dit : « Tu savais que j’allais tomber ! Toi qui sais tout, sais-tu quand je vais mourir ? ». L’autre répond : « Oui, je le sais. Tu mourras quand tu verras des fils bleus et rouges tissés ensemble ».

L’homme rentre chez lui. C’est l’hiver, il fait froid. Il demande un vêtement chaud à sa femme, qui lui apporte un vêtement aux fils bleus et rouges. Bouleversé, l’homme dit à sa femme : « tu sais que je suis déjà mort ? ». Les villageois s’assemblent et disent que puisqu’il est mort, ils vont brûler son corps. L’homme refuse d’être brûlé mais accepte d’être enterré, à condition que ce ne soit que jusqu’au cou. Les villageois l’enterrent donc, ne laissant dépasser que sa tête.

La nuit vient, et avec elle une troupe de voleurs, qui souhaitent cambrioler la maison du roi. Un voleur bute sur la tête de l’homme. Il croit que c’est une pierre et nettoie sa chaussure dessus. L’homme s’écrie « Qui êtes-vous ? », provoquant la fuite des voleurs. Mais l’homme les rappelle, leur expliquant ce qu’il fait là. Les voleurs le déterrent et il les accompagne à la maison du roi. Les voleurs lui demandent d’aller voler la couronne du roi.

L’homme parvient à rentrer dans la maison et trouve le roi qui dort sous une moustiquaire. Il porte un tissu aux fils bleus et rouges. L’homme croit donc qu’il est mort. N’ayant jamais vu de moustiquaire, il a l’impression que le roi se trouve dans une grande boîte. Il ressort et dit aux voleurs qu’il n’a pas trouvé la couronne. Les voleurs le renvoient à l’intérieur. Il entre sous la moustiquaire, le roi se réveille et, effrayé, lui demande qui il est. Il explique qu’on l’a envoyé pour voler la couronne. Le roi lui promet de lui donner tout ce qu’il voudra en échange de l’identité des voleurs. L’homme reçoit de nombreux cadeaux du roi, ainsi que plein de choses délicieuses à manger.

Ecolière de Bishnubati, qui fréuqente l'école de Boro Baski

Ecolière de Bishnubati, qui fréquente l’école de Boro Baski

Le roi et le coiffeur

Il était un fois un roi qui veillait sur le bonheur de ses sujets. Un jour, il décide que tous les coiffeurs doivent être tués. Un coiffeur, appelé Gurdu Lapit, parvient à s’enfuir et à quitter le pays. Après le massacre, le calme revient dans le pays.

Quelques années plus tard, tous les habitants ont les cheveux longs. Ils sont mal coiffés. Les gens se rassemblent et décident d’aller se plaindre au roi, qui a lui aussi les cheveux longs.

Le roi réfléchit à la situation et dit : «D’accord. Si quelqu’un réussit à trouver un coiffeur, qu’il me l’amène ». Un homme explique qu’il connait un coiffeur qui habite dans une contrée lointaine. Il amène ce coiffeur, qui n’est autre que Gurdu Lapit, au palais.

Le palais compte d’innombrables portes. Le roi emmène le coiffeur avec lui. Ils passent les portes une à une, qui se referment derrière eux… Le coiffeur a très peur. Finalement, ils arrivent à une petite pièce où ils s’asseyent. Le roi dit à Gurdu Lapit qu’il va lui révéler un secret mais qu’il le tuera s’il trahit ce secret. Le coiffeur promet de garder le silence. Le roi lui demande de lui couper les cheveux de façon à ce que les gens ne puissent pas voir qu’il a des cornes. Guru Lapit s’exécute. Le roi l’autorise à s’installer à nouveau dans le pays et à y exercer sa profession.

Au bout de quelque temps, Gurdu Lapit a très envie de révéler le secret du roi à quelqu’un. Plusieurs fois, il commence à parler mais il s’arrête, de peur d’être tué. Le poids du secret finit par lui donner mal au ventre. Un jour, dans la forêt, il voit un gros arbre avec un trou dans le tronc. Il confie le secret à l’arbre.

Quelques jours plus tard, les gens du village veulent organiser une fête pour célébrer le retour d’un coiffeur dans le pays. Ils décident de fabriquer des instruments de musique. Ils vont dans la forêt et coupent le gros arbre, d’où ils tirent des instruments.

Pendant la fête, ils commencent à jouer de leurs instruments. Ce ne sont pas des notes mais des mots qui en sortent. Le premier instrument dit « le roi a deux cornes, le roi a deux cornes !». Le deuxième dit « Qui vous l’a dit ? Qui vous l’a dit ? ». Et le 3e, un tambour, produit le son « Gurdu Lapit, Gurdu Lapit ! ». Le roi se lève, furieux et cherche le coiffeur, mais ne le trouve pas. La fête est annulée.

Cette histoire tourne un peu court à la fin mais je la trouve intéressante, notamment pour sa ressemblance avec l’histoire du roi Midas et ses oreilles d’âne !

Un point d'eau du village

Un point d’eau du village

Du côté de chez Tagore, dans un village santal

Une "rue" du village de Bishnubati, au bengale occidental

Une « rue » du village santal de Bishnubati, au Bengale occidental

Après mon séjour très réussi à Bhubaneshwar, un trajet d’une dizaine d’heures de train m’a permis de gagner le Bengale occidental, l’Etat dont Calcutta est la capitale. Objectif : rencontrer la communauté santale, un des groupes tribaux les plus importants numériquement en Inde. Les Santals sont présents à la fois au Bengale occidental, dans le nord de l’Orissa, au Jharkhand, en Assam et même au Bangladesh.

Je suis descendue du train en gare de Bolpur-Shantiniketan. Shantiniketan est un centre intellectuel majeur. En 1901, le poète Tagore y créa une école qui devint progressivement une université. Aujourd’hui, elle attire des étudiants de toute l’Inde et de l’étranger. Mais avant d’aller découvrir ce lieu où bouillonne la matière grise, je me suis enfoncée pour quelques jours dans les campagnes bengalies.

Mon point de chute est un petit village santal aux rues en terre, aux maisons aux toits de chaume. Les rues débordent d’animaux : des vaches, des buffles, des chèvres, des moutons, des poules, des canards, quelques cochons et des chiens y cohabitent.

Les Santals sont connus pour leur sens de la propreté et en effet les rues du village sont très nettes, parfaitement balayées. Des bouses de vaches transformées en galettes, qui serviront de combustible, sèchent sur le tronc des arbres et sur les murs des maisons.

La famille qui me loge n’est pas santale, contrairement à la quasi-totalité des habitants du village. Elle appartient à une caste de forgerons. Elle habite une maison « en dur », avec un étage, à l’extrémité du village de Bishnubati. Mes conditions d’hébergement sont beaucoup moins spartiates que chez les Raïka : il y a l’eau courante, des toilettes, une salle-de-bains, un lit avec moustiquaire. Le grand luxe ! Mais surtout, Sanyasi Lohar et sa famille me réservent un accueil d’une gentillesse incroyable. Artiste peintre et responsable d’une petite ONG, il vit avec sa mère, sa femme et son fils de 6 ans.

Il émane une joie de vivre certaine des villageois de Bishnubati. Des enfants juchés sur des vélos quatre fois trop grands pour eux passent à toute vitesse entre les maisons, d’autres jouent avec des sortes de billes noires, un petit garçon court en brandissant un cerf-volant en papier. Des hommes discutent devant les maisons. Une femme enduit le mur extérieur de sa maison de bouse de vache. La plupart des maisons sont joliment peintes, avec des bandes bleues, blanches et ocres, ou des frises multicolores.

Les Santals sont réputés pour leur riche culture orale. Leur langue ne disposait pas d’écriture jusqu’à 1920, date d’une première transcription du santali. Boro Baski, le responsable d’une ONG qui a organisé mon séjour chez les Santals, m’explique qu’ils n’ont pas l’esprit de compétition et ne font donc pas de bons businessmen. La plupart d’entre eux possèdent peu ou pas de terre et travaillent comme ouvriers agricoles pour des propriétaires terriens. Ils ont des besoins limités et se satisfont d’une vie simple au village, dans laquelle la cohésion de la communauté joue un grand rôle. (Cliquez sur les photos pour les agrandir)

Cette cohésion est censée être assurée par cinq hommes, qui occupent dans chaque village des fonctions allant de chef du village à prêtre. Quand un problème apparait dans le village, il est soumis à ce groupe d’hommes, qui peut appeler tous les habitants du village à se rassembler au centre du village. Les décisions sont prises par consensus et validées par le chef du village.

Boro m’explique que le gouvernement du Bengale occidental a cherché à renforcer les conseils municipaux élus dans ces villages, mais lui semble persuadé que le système traditionnel est meilleur. Dans les faits, les deux systèmes cohabitent.

Je ne peux pas m’empêcher de penser à cette histoire qui a fait les gros titres des journaux indiens il y a quelques mois, quand une jeune fille santale a été violée par les hommes de son village, parce qu’elle entretenait une relation avec un garçon musulman. Cela s’est déroulé seulement à une quinzaine de kilomètres de Bishnubati. Boro ne croit pas que ce soit le conseil du village qui ait ordonné le viol, il pense que des jeunes hommes du village ont agi de leur propre initiative.

A Bishnubati, on m’explique que les Santals sont assez libéraux en comparaison de la majorité des Indiens. Les femmes peuvent parler librement à d’autres hommes que leur mari, même en l’absence de celui-ci. La séparation d’un couple et le remariage des femmes ne sont pas stigmatisés par la communauté. En revanche, une femme santale qui épouse un non-Santal commet une offense grave et devra quitter le village. Les avis divergent toutefois sur la question : certaines familles me disent que c’était vrai il y a 20 ans, beaucoup moins aujourd’hui.

Lorsque deux familles souhaitent marier leurs enfants, les chefs et prêtres des deux villages se rencontrent pour décider si le mariage peut avoir lieu. Le mariage est l’alliance de deux familles, de deux villages, bien plus que de deux individus. Contrairement aux pratiques matrimoniales des hindous, aucune dote n’est versée par la famille de la jeune fille. Pendant la cérémonie, la femme est assise dans un grand panier, son fiancé sur les épaules du mari de la sœur de son père.

Un homme et une femme peuvent aussi simplement décider de vivre ensemble et remettre une certaine quantité de « rice beer » aux responsables du village, une méthode pratique pour les plus pauvres car peu coûteuse ! Si un homme veut épouser une femme d’un clan supérieur au sien, il peut pratiquer le mariage par enlèvement. Au détour d’un chemin, il applique par surprise la marque vermillon sur le front de la femme convoitée. Si celle-ci n’est pas d’accord, ce sera au conseil du village de décider de l’avenir de leur union. Mais selon Boro Baski, cette pratique n’a plus vraiment cours aujourd’hui (c’était encore le cas pour la génération de ses parents).

Bien qu’ils célèbrent certaines fêtes hindoues très importantes au Bengale occidental, comme Durga Puja (la fête de la déesse Durga), les Santals gardent leur propre religion. « Les hindous vénèrent des idoles, nous, nous vénérons la nature », résume Boro. Les Santals n’ont pas d’interdits alimentaires. J’ai vu dans le village des hommes occupés à chasser les souris, qui finissent dans leur assiette. Ils disposent de systèmes de pièges élaborés pour attraper les poissons, les oiseaux et les rongeurs.

Campagnes bengalies

Campagnes bengalies

 

Surf sur canapé à Bhubaneshwar

Ces jours-ci, je découvre une tribu indienne bien différente de celle des Bonda ou des Kondh : celle des couchsurfers !

Je suis en effet hébergée à Bhubaneshwar, la capitale de l’Orissa, par une jeune Indienne de 20 ans et ses parents, que j’ai trouvés sur le site Couchsurfing.org et qui ont gentiment accepté de me loger pour quelques nuits. Ce site, qui repose sur le principe de la gratuité et de la réciprocité (mais on héberge généralement des gens différents de ceux chez qui on est hébergé), permet aux voyageurs de se sentir plus que de simples touristes de passage dans une ville, puisqu’ils partagent un peu de la vie de ses habitants.

La famille qui m’héberge me fait faire un bond gigantesque entre l’Inde des campagnes les plus reculées et celle de l’élite cosmopolite des grandes villes. Mes hôtes sont originaires du Kerala mais ont vécu de nombreuses années à Dubaï et ont pour principale langue l’anglais. Comble de l’ouverture d’esprit, la jeune fille a même un petit ami français !

Mes sacs poussiéreux posés dans leur confortable appartement climatisé, j’étais libre d’aller visiter en toute légèreté une petite partie des quelque 700 temples que compte la ville. Très verte, elle me semble plus agréable et moins polluée que la plupart des capitales régionales indiennes. Dommage que le climat y soit aussi humide, l’air aussi poisseux…

Cliquez sur les photos pour les agrandir.

Ma deuxième journée a Bhubaneshar a été nettement moins orientée « tourisme » que la première. Les parents de ma « famille d’accueil » m’ont emmenée à l’école où ils enseignent tous les deux. Nous y sommes arrivés au moment de l’ « assembly », ce grand rassemblement de tous les élèves pour chanter l’hymne national, qui a lieu chaque matin dans toutes les écoles du pays. Poussée en avant, je me suis retrouvée à faire un petit discours devant les centaines d’élèves présents pour leur dire ce que je faisais en Inde et les encourager à lire autant de livres que possible !

Deux professeurs de français m’ont invitée dans leur classe, pour que je puisse aider leurs élèves à pratiquer la langue de Molière. De petits Indiens très bien élevés m’ont posé quelques questions sur ma famille, mes desserts indiens préférés et les sports que je pratique. Une expérience sympathique !

Nous sommes ensuite allés visiter l’institution voisine, intitulée KISS (Kalinga Institute of Social Sciences) un internat qui accueille le nombre hallucinant de 22 000 enfants tribaux de l’Orissa et d’autres Etats indiens. L’institut ressemble à une ville dans la ville, avec sa gigantesque cuisine, son usine d’eau potable, ses salles de classes, ses cohortes d’enfants en uniformes… Les enfants reçoivent une éducation 100% gratuite, d’abord dans leur langue locale puis entièrement en anglais. Les plus doués d’entre eux pourront accéder aux études supérieures, en bénéficiant des 5% de places réservées aux « tribus » par la constitution indienne, en vertu d’une politique de discrimination positive.

Les différents responsables que j’ai rencontrés m’ont vanté les bons résultats des élèves, aussi bien dans les disciplines académiques qu’en rugby ou en tir à l’arc. L’école est fière de participer à la réalisation des « objectifs de développement pour le millénaire ».

Actuellement, tous les enfants étudient à Bhubaneshwar, loin de leur village, où ils ne rentrent qu’à la fin de l’année scolaire. Bien que je n’ai pas eu l’occasion d’évoquer cette question avec les enfants, j’imagine que ce changement total de mode de vie et cette séparation avec leur famille doit être difficile à vivre. Mais KISS est en train de créer des branches dans chacun des districts de l’Orissa où habitent des populations tribales, de façon à ce que les enfants de 5 à 10 ans puissent étudier plus près de leur famille. Probablement un grand progrès.